• Walter Chéchignac 19 par H.T.Fumiganza

    19.
    Une convalescence agitée.
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>De cette époque tragique, je me souviens surtout de mon éviction du Cercons que je vécus comme une dégradation publique alors qu'elle ne fut que fort peu publiée.
    Mais c'était là le signal adressé à tous, la fusée bleue. 
    La veille, présenté dans « les médias » comme l'un des plus sûrs espoirs de l'Union pour le Rassemblement, et promis aux plus hautes spécialités fromagères nationales et même bruxelloises, l'affront que j'avais fait à Gérald Sopalin et mon postillonage jugé comme éstrémisse par la direction du parti commençait de me fermer des portes.
    Par bonheur, étant de vieille extrace parisienne et borguéso-combinarde, acheteur de biens nationaux sous tous les régîmes, je bénéficiais des protections paternelles et maternelles
    Mère, si elle ignorait avec méticulosité son fils, connaissait tous les recoins de braguette de la rive-gauche, elle publiait beaucoup, elle avait toujours beaucoup plus publié qu'écris.
    Chez elle tout était publique, elle en avait fait des volumes, sa sexualité d'abord, dont je n'étais qu'un des avatars et sans doute pas le plus intéressant, elle se souvenait avec attendrissement de son premier curetage mais point de ma première dent,   surnommée Paule Bourgéte ou Dupanlouve par la critique clandestine, elle était surtout l'auteur officiel du manuel de féminisme à l'usage des sous-officiéres et kaporales du corps de troupe et de  livres qui entre confession et slogans, tags et pensées dévotes, interdits new-looks et préjugés commodes, ressemblaient à des terrains vagues, où elle détaillait sa moralité de naufrageur, obscure, puante et asphyxiante comme un feu de pneus, et comment elle couchait avec de jeunes gens outillés en proclamant que c'était là sa liberté et que cela seule comptait et méritait oraisons et bout de l'an.
       Une liberté qui dépendait de l'arrivage de la marée du soir en jeunes auteurs arrivistes et des cours du jour du coupon du souvenir soixante-huitard, la rente Geismar, très décoté par rapport au cours d'introduction mais conservé en portefeuille par une clientèle de rentiers, de fonctionnaires de la pub institutionnelle et de pensionnés des administrations  du culte, une manière de rente Pinay intellectuelle, indexée non point sur l'or poinçonné mais sur la fumasserie militante, l'héroïne base et l'imbécillité satisfaite.
       Devant la quasi péremption de ce lectorat fidèle, la prochaine extinction de la « génération du feu », madame ma mère avait su se reconvertir et faire face en se gagnant chaque jour de nouveaux clients dans la marée montante des fières combattantes de l'ozone, foutriquets cyclistes et autres phobiques, concernés, profiteurs et... cocus puisque lecteurs de madame ma mère.
    C'est qu'elle avait un truc à elle pour faire passer sa morale dépurative et fortement chargée en huiles lourdes, scories d'usinages, déchets d'arrière-cour et arriéres-pensées militantes de l'autre siècle: délaissant sa brosse rase de lesbienne croisée elle s'était convertie au chignon avec quoi elle ressemblait maintenant à sa grand-mère, et rassurait diablement la clientèle.
    Un chignon à un coup modèle 1898, armement par la gueule, canardière à connards, connardiére brevetée.
     
    Au vrai elle n'avait jamais été qu'une couventine dévote de son seul plaisir, elle avait mené petit train, égoïste et servile et aurait pu intituler ses mémoires: souvenirs de la petite ceinture.
    <o:p> </o:p>Malgré tout, elle me fut loyale, ayant placé sur mon conseil, une partie de l'héritage de ses tantes Guichard en valeurs betteravières, il n'était pas mauvais d'avoir quelqu'un dans la place.
     
    Quant à monsieur mon Père, le fameux Président Régis Cardemeule, après un rapport fort remarqué sur les retraites, où il préconisait de limiter le nombre de retraités par des pratiques humanistes et responsables et en usant de moyens naturelles ou chimiques mais toujours éthiques (crédit d'impôts pour les héritiers qui se chargeaient eux-même d'administrer l'aïeul et cartouches anti-taupes fournis gratuitement en mairie), père donc, lui même titulaire d'une bonne quinzaine de pensions et rentes diverses et administrateur d'autant de sociétés, décida pour occuper sa retraite et payer d'exemple de commencer à soixante-dix ans passés une carrière dans les appareils de chauffe en prenant la présidence du conseil de surveillance de La Compagnie Générale de Fonte Thermique Belge sise à Knokke-le-Zout.
    Vieille et solide entreprise familiale fondée en 1726 par Asdrubal Van Der Konf et devenue  à force de labeur familial le consortium leader des chaufferies mazout familiales en Europe frileuse. Elle était la propriété de trois vieilles dames, les sœurs Van Der Konf, toutes trois célibataires, octogénantes et actionnaires à titre principale.
    Ah je crois bien qu'il les avait envoûtées mon papa, il faut dire qu'il avait toujours bien présenté, son côté lieutenant de lancier valseur.
    Sa première décision de visionnaire en chef fut de transférer les chaînes de production à Oulan-Bator, le siége social de Knokke-le-Zout à Ibiza et  de diversifier les activités de fonte thermique en se lançant dans la production discographique et plus particulièrement dans le « errandbi » et le rap agonistiques ainsi que les casinos, entertainements and resorts, Letroncheur avait même obtenu, « business as usual » la construction d'un ensemble omnipolymultithalassoculturels à vocation lucrative à La Conche à la place du vieux casino de la jetée des parisiens :
    -Cela rajeunira l'image de marque de la société tout en conservant sa philosophie sinon tous ses préceptes: la chaleur et l'esprit de solidarité transgénérationnelle qu'elle crée.
    La solidarité transgénérationnelle dans les chaudières ? Je demandais à voir. Bref il déconnait plein pot mon papa-zouli mais cela avait l'air de leur plaire aux vieilles dames quand même un peu octogénées. 
    -Ah il faudra aussi changer le nom !
    -Oooh !
    Ce fut un cousin de La Branlaye, junior media planner editor  soit sous-rédacteur de seconde classe d'une agence de com' parisienne qui proposa pour remplacer l'antique, estimable mais par trop défensif C.G.F.T.B, le beaucoup plus offensif : Taartagle !
    Ces dames furent enchantées :
    -Et cela veut dire ?
    -C'est un mélange d'anglais et de français exclamatifs un métissage heureux mais ils le sont tous et qui  sonne comme une promesse. Expliqua le cousin La Branlaye.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>   Hélas Père trop occupé par ses activités alchimiques et musicales, il passait ses fins de semaine à Haôlivoude dans la compagnie de chanteuses et de starlettes à peine nubiles quoique déjà conquises, ne me fut d'aucun secours lorsque le gouvernement se proposa à la suite d'un rapport opportuniste de mon secrétaire général de regrouper, un samedi, les filières betteravière et salades de saison en un organisme unique dont mon sus-nommé secrétaire général prit la présidence.
    Je ne dis pas, cela allait sans doute dans le sens de l'histoire mais quand mâme me faire ça à moi ! Ah le sale petit con !
    Le soir mâme l'investiture me fut retirée, mon détachement administratif supprimé, je réintégrais mon corps d'origine, la Cour des Comptes (de ménage) où l'on me chargea d'astiquer l'argenterie et de recompter les petites cuillers préfectorales.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>Je débarquais dans les préfectures à six heures du soir et l'on m'enfermait d'office à l‘office, il y avait des consignes de l'Elysée-Matignon, j'étais un dangereux déviationniste, un fachisse, marrant de voir  tous ces bourgeois bornés, repus et profiteurs, raisonner et s'exprimer en  bas-marxiste, comme aux temps médiévaux la curaille crottée en bas-latin, la seule différence étant que le marxiste haut ou bas n'a jamais été une langue de civilisation.
    Je demeurais en tête à tête avec le maître d'hôtel cégétiste, pernophile et sympathisant, qui me prenait en pitié très vite, bien entendu il en manquait toujours de ces foutues cuillers, alors pour se redonner du courage on se relançait au Pernod ou au « vin de noix de parrain ». C'est terrible le vin de noix de parrain ! :
    -‘tin ch'uis con ! La belle sœur qui les a ! ‘les lui ai prêtées pour la communion du neveu !
    -Ah mais c'est formellement interdit, je me vois obligé de consigner le fait dans mon rapport monsieur Poupard.  
    -Appelles-moi Raymond, tiens on va changer un peu il a reçu du blanc l'aut' con à la dernière foire agricole, ‘l est même pas au courant ...
    -Ah non, non... recel... de blanc sec préfectoral c'est trop grave...
    -Mais si ça rince le blanc... et p'is il en boit jamais ça lui fout la migraine !
    -Un p'tit alors monsieur... Raymond, j'ai déjà trop bu... bien sûr si vous pouviez les récupérer... je pourrais peut-être... à tître ecque-éché-ch'pionel...
    -Les récupérer, ça va pas être facile... qu'elles soyent pas déjà vendues...
    -Co...comment ça vendues !
    -‘faut comprendre quand j'ai vu qu'elle avait un peu de mal pour boucler le réveillon, les cadeaux des mômes tout ça, j'ui ai dit à Aïcha, c'est la belle sœur, t'as qu'à les bazarder ils se rendent compte de rien ici, je leur ai repassé ma ménagère en inox et voilà !... il est bon hein, il vient de chez Bouchardier un voisin au beau-père à la Côte-Salins...
    -Fa... fameux. Elle les gâte dis donc les mômes, c'était du massif restauration de chez Odiot tu sais...ah elle est brave ta belle-sœur, mon Raymond ! Ah vrai je vous aime bien moi !
    <o:p> </o:p>Le plus souvent je terminais ma tournée comptable dans des états innommables et c'était la femme du préfet qui m'évacuait en douce avec l'aide du chauffeur de permanence:
    -‘ma'me la préféte z'êtes gironde... tout plein... si'ou permettez ‘ous mettrez bien ‘z'une ‘tite cartouche...
    -Plus tard, plus tard vous allez manquer votre train monsieur La Gaspérine.
    Elles étaient maternelles les préfètes mais elles ne pouvaient s'empêcher de me contempler à la dérobée avec quelque effroi, il fallait les comprendre elles se souvenaient de m'avoir vu à la tévé, repassé, moulé de frais, ciré de la tête au pied, la raie au milieu et les chaussettes en fil d'Ecosse breveté aux mollets, entreviouvé avec complaisance par quelqu'une ou quelqu'un de nos coquettes journalistiques vieillissantes aussi indéboulonnables que des ballerines septuo-bréjnéviennes du Bolchoï, et ces braves tévéspectateuses me retrouvaient, vautré dans mon abjection, puant le vomi et agitant à la fenêtre du train leur petite culotte que je leur avais dérobée sur le vif, un tour qui venait du grand Vate Marcel Chéchignac et à quoi son fils m'avait initié depuis son lit de douleurs, recouvert d'album de Bibi Fricotin et des Pieds Nickelés.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>Ah c'est qu'il m'en apprenait des trucs depuis qu'il avait des loisirs, il passait sa convalescence à La Bégude, devenue son quartier général et sous la protection du personnel du restaurant, de drôles de type d'ailleurs tous ces garçons, célibataires et vivant à demeure dans l'immeuble, une sorte de confrérie priante et déconnante, en armes sinon toujours en guerre, contre quoi ?
     Il semblait que pour le moment la mobilisation se fut faite contre quelques tribus albanaises, descendues de leurs montagnes et montées à Paris avec en tête de prendre le contrôle des cercles de jeu parisiens et de l'approvisionnement de la place de Paris en cigares et cigarettes de contrebande, activités dans lesquelles Walter Chéchignac quoique breton partageaient de solides intérêts avec des corses :
    -Et vous ne trouvez pas cela immoral de faire de l'argent avec vos produits dégueulasses?
    -Vous rigolez mon petit vieux les tabacs bravadiens ont une renommée universelle et si le tabac en vrac est réceptionné nuitamment en Gréce où les cigarettes sont roulées, je vous le fait remarquer dans des manufactures d'état aux normes sanitaires et sociales  européennes et bien les cigares eux sont faits à la main et mouillés à la chatte à La Bravade par les meilleures cigarières du monde...
    -Ainsi ils n'emploient véritablement que des femmes dans leurs manufactures, je croyais que c'était une légende ?
    -Nullement, pour ça qu'il faut se méfier des cubains qui utilisent du personnel mixte d'où le goût souvent trop prononcé du cigare cubain, ils bouffent pimentés là-bas... oui je vous disais... et puis cela fait des devises et ils ont en bien besoin.
    -Cela fait aussi un solide bénéfice pour vous ?
    -Tout travail mérite salaire.
    -Et la fameuse Fumita ? La Fuma Chuma ?
    -Ma foi j'avais bien pensé un temps en importer en Europe, après tout  avec tout ce qu'ils se mettent ici dans le groin comme saloperies diverses et chimiques au moins ça c'est naturel, malheureusement ils fument toute leur récolte sur place, il y a même, c'est de tradition, une fête locale la Voudastocca où l'on fait un énorme fagot des feuilles de Chuma ramassées et séchées, ils y mettent le feu et tout le monde en profite même l'étranger de passage, ils enfument des vallées entières comme ça nourrissons compris, je crois que cela vient d'une mauvaise tradition orale, en oralité ils ne sont pas très calés les bravadiens comme l'a remarqué mon ami l'ethnologue : Lévis-Cooper, je vous en ai déjà parlé mais si le vendeur de télés du muséum, en ce moment il est là-bas, il fait une étude, je lui ai trouvé une subvention de l'Unesco.
    Et chaque année c'est la même chose, tout part en fumée et en nausées et il ne reste rien à exporter. Mais assez parlé de moi, parlons un peu de vous, j'ai eu des nouvelles de vos deux... collaborateurs, ils ont demandé l'asile politique au gouvernement bravadien...
    -Et alors ?
    -Alors j'en ai référé avec avis favorable et l'asile politique leur a été accordé... pour emmerder Paris, et à l'heure où je vous parle ils devraient avoir fini de vider ma cave. Et votre campagne mon cher, comment se présente votre campagne ?
    Je n'avais trop rien oser lui avouer de mes récentes humiliations administratives, et puis j'étais atrocement gêné car la belle Merry était là, prés de son homme, aux petits soins pour lui, elle était de plus en plus belle, mais je lui en voulais un peu, si elle n'avait pas été là le jour de... de mon coup de folie patriotarde, j'aurais eu encore quelque avenir dans l'administration d'occupation.
    -C'est que ... je vais... je vais retirer ma candidature.
    -Ah oui et pourquoi ça ?  
    -Voyez-vous dans la vie... mon cher Valter... il faut savoir mettre ses con... ses cons-cons...vixjou...broumu... shmurk...
    Je n'allais pas plus loin, je regardais la belle Merry et j'éclatais, je me dispersais en sanglots, je me répandais en chialades, morvages et hoquetis divers dans ses bras où elle m'accueillit sans réticences.
    -Allons... allons il a eu un gros chagrin mais papa et maman sont là mon petit...
    -Je t'en prie Walter !
    Walter se moquait mais la belle Merry, elle, cherchait à me consoler, c'était là le principal, et ce que l'on était bien dans ses bras, en son sein généreux et exbaumant, j'en bavais de contentement.
    Rien à voir avec tout ce que j'avais connu jusque là dans le genre opposé sinon ennemi: pimbêches hallebardières et factionnaires offensifs de la cause des femmes, bornées comme des gradés d'artillerie et sans mystère aucun qui se lançaient dans d'ignominieuses bordées de troufions à l'occasion mais vous rappelaient le manuel (de madame ma mère, le seul officiel) à la moindre incartade et vous débitaient le règlement et les attendus qui allaient avec:
    -De quoi sont les femmes ?
    -Les femmes sont l'objet... pardon, je veux dire le sujet de...
    Des scolaires et des récitantes voilà tout ce que j'avais rencontrés au long de mes années d'étude et d'apprentissage, alors bien entendu la belle Merry c'était autre chose.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>Très vite, je l'avoue, elle fut mienne. Bien sûr j'avais un peu le sentiment de trahir le Cher Valter qui ne m'avait toujours montré que bonté et bienveillance mais la chair parlait... et je n'étais pas mécontent de le faire cocu, sans compter qu'il n'était pas en état et qu'en quelque façon je le suppléais et lui épargnais des efforts coûteux pour sa santé déficiente.
    Tout de suite entre nous ce fut passionnel, le duo de nos peaux en un crescendo molto impetuoso comme aurait dit Mère dans ses livres impubliables et surdiffusés, mais à la vérité le truc pas racontable surtout par une bonne femme, le moment de jungle.
    Il n'y avait que cette manie qu'elle avait de faire ses comptes de tête pendant nos étreintes pourtant passionnées et interminables.
    Un côté bougnat, elle était d'Issoire la belle Merry, qui me gênait mais quoi dire sinon qu'elle m'émouvait.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>Au milieu de tout cela le Chef ‘von le Gueuzec débarqua :
    -Ah mon petit Valter, mon petit Valter si tu savais !
    Je n'étais pas retourné à La Conche depuis un mois, mais je savais par La Branlaye et Martial Médpeu qui m'étaient demeurés étonnamment fidèles et me faisaient rapport depuis la cave du consulat de Chéchignac où ils saucissonnaient en qualité de réfugiés politiques que la campagne de mon ex-condisciple à Jensors-de Saillie s'avérait calamiteuse.
    -Il ne mord pas !
    Il n'aurait plus manqué que ça !
    Et puis il y avait son affichage qui ne collait pas et même déroutait l'électeur : 
    « Noyeux Joël » en grand, en plein été personne ne comprenait.
    Bref j'avais conservé une certaine légitimité, même Letroncheur le reconnaissait quand il s'était interrogé en plein réunion du Politburo du Parti :
    -Et le mousse qu'est-ce qu'il devient, au moins avec lui on rigolait bien !
    Mais il n'avait obtenu aucune réponse, la consigne étant que je n'existais pas et même que je n'avais jamais existé, on retouchait toutes les photos officielles où j'apparaissais et même l'on reécrivait l'histoire de la betterave républicaine pour en évincer l'apostat.
    -Le remplaçant... Noyeux Joël il est mort noyé en allant aux moules. Version officiel. Nous lâcha enfin le Chef ‘von le Gueuzec après avoir vidé son verre de fine.
    J'étais présent aux côtés de Walter Chéchignac qui se rétablissait sans empressement, il paressait dans ses douleurs, il avait quitté son lit et se baladait maintenant en fauteuil roulant autonome, gonflé et préparé par un sien ami garagiste, ses blessures se refermaient, comme à regrets. Il était entouré, par le cher Bédoncle, que tout le monde ici appelait Collégiateur, ce que je supposais être un grade chez les barmen, de fait il ne manquait pas d'autorité shaker en main, garçon étonnant, un peu bellâtre certes mais barman virtuose qui surveillait son établissement depuis son rade et m'enseignait le Martinibuki l'art du cocktail qui est tenu au Japon pour un art martial authentique tant il demande de soins, de maîtrise de soi et de réflexion au moins dans la phase d'élaboration puis de dosage, la consommation restant à l'appréciation de chacun.
    Il y avait aussi la belle Merry dont je cherchais la main sans cesse et les seins et les fesses mais qui montrait devant Valter une pudeur estimable.
    Et puis il y avait moi, loyal, quoique calculateur, mettons raisonnable, rationnel, peut être le cher Valter sortirait-il de l'épreuve quelque peu diminué et pourquoi pas impuissant ? Alors elle serait à moi, définitivement, exclusivement, quotidiennement, assidûment.
    -Comment ? M'exclamais-je en lâchant la main de Bédoncle, souriant, Merry s'étant dérobé une fois de plus, à mon empressement.
    -Oh c'est pas le pire ! S'il n'y avait que ça !
    Quand même je revoyais la tête de ce pauvre Noël... je veux dire Joël, mais au fait à quoi ressemblait-il maintenant?
    Je ne me souvenais plus de ce qu'« ils » en avaient fait je le revoyais gamin, à Jensors de Saillie nous faisions de la gymnastique corrective ensemble, entre cinq et six, décrétés tous deux mal foutus, honte de la race et de l'idéal laïcard, il était toujours perdu, naïf, appliqué le scolio mais jamais convaincu, allant d'affectation en affectation, du cours de sciences-naturelles à celui d‘anglais sans y prendre jamais aucun plaisir, courant après le programme, ne le rattrapant pas et alors, toujours, il se rassurait en prenant mon pas, que ne l'avait-il quitté.
    J'étais ému. Il était mort enfant, j'en pouvais témoigner.
    Valter vit ma peine et fit signe au Chef ‘von le Gueuzec de baisser le volume de sa trompe à couenneries.
    Mais le messager s'en fichait bien, il était dans l'inspiration et il annonça que non seulement ça coinçait dans les cols mais aussi:
    -L'une des sœurs Dartemont a disparu !
    Je vis le visage de Chéchignac se cristalliser, devenir presque translucide et ses mains serrer les accoudoirs de son fauteuil et articuler comme en faisant craquer ses mâchoires :
    -Laquelle ? Laquelle a disparu?
    -Belcourt... Dartemont-Belcourt... on ne l'a pas revue depuis trois jours !
    Alors comme un miraculé du jour, Walter Chéchignac se dressa, se mit debout, je ne sais pas, il avait comme une vision, ç't'homme-là, une inspiration, il marchait sans peine sinon sans douleurs, il ne marchait pas avec ses jambes ou ses pieds, dans ces instants il marchait avec sa tête, au vrai on aurait cru que comme le fantôme de son père il s'était soudain dématérialisé et pas à pas se déshabituait de soi et de ses souffrances.
    -Bon aaaaallons-y !
    Et le plus étonnant: nous y aaaallâmes. (à suivre...)
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