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URBANE TATTACK

LA LITTERATURE AU METRE

  UrbaneTattack le blog-feuilletons de L'UrbaineDesArts/NovelingPress/info@lurbaine.net

Walter Chéchignac 24 par H.T.Fumiganza | 01 novembre 2007

24.
R.C. La Conche
 -... allez le Raacinegueue...
J'encourage tant que je peux notre équipe, pour suivre au mieux les conseils de Martial Medpeu et La Branlaye. Car ce sont bien eux, les deux résistants, fondateurs du réseau Copulation Ouest qui ont eu cette idée lumineuse de me faire revenir dans le jeu électoral et l'affection des populations conchoises par le foutebale et un soutien voyant et même fanatique au R.C. La Conche. Ils m'ont habillé des pieds à la tête de tous les ustensiles du supporter, écharpe bannière aux armes du club, « tifo » phosphorescent, casquette à oreilles et trompe deux tons. Il faut dire aussi que j'ai eu tout ça à moitié prix car c'est le père de Walter qui a fondé le club dans les années cinquante avec quelques collègues druides et toucheu' de cuir et c'est son fils qui en est l'actuel président  à vie .
-... ouais... ouais c'est ça... plus haut... vas-y le racinnegueu !
Le cher Walter réfréne mon enthousiasme :
-Arrêtez d‘encourager le racing mon vieux, c'est ceux d'en face  le racing.
-Mais comment... mais R.C. ça ne veut pas dire Raciingueue Cloub ?
-Mais non R.C... c'est pour R.Con... l'R.Con La Conche une facétie de papa quand il a fondé le club... et le cri de guerre ici c'est « allez les Blétznec » en hommage à la denrée ...
Le Blétznec, j'en ai goûté, chez Jacky Le Radégoual, une adresse moderne et créative sur le port, cela pourrait être intéressant il les cuit à la troncha dans un grand bidon d'huile Motul sur un feu de pneus (Michelin de préférence, c'est une maison de qualité !) mais il les farcit tête comprise avec une maniére de purin d'algues au goût très prononcé, alors certes l'on sent bien le produit, mais sans doute un peu trop car à la cuisson il s'en dégage une maniére de fumet de chaussettes de sportif après l'effort qui ne met pas trop en appétit. 
En plus, il faut le cuire très longtemps, le Blétznec, tant c'est élastique, bien compter trois heures de cuisson... et quatre journées d'hospitalisation, car c'est plein d'arêtes et on passe son temps à les cracher, de préférence sur l'étranger de passage sans doute en guise de bienvenue.
D'ailleurs Jeanine le Bollec la restauratrice préférée de Chéchignac à La Ponche, à la question rituelle de Walter, à chaque fois que nous nous présentons chez elle avec quelques beaux spécimens fraîchement pêchés:
-Alors Jeanine comment vous allez nous les faire ce coup-ci ?
-Quoi encore d'vos saloperies de Conchois. Mais c'est pas mangeab' ç't' engeance ! Même le chat s'en écarte !
Elle les passe, elle, très simplement, à la poubelle, avec quelques pelures fraîches dessus, des nouilles figées au jus et un mégot en sauce pour faire joli.
Il paraît que les japonais en raffolent.
 Sur le terrain Guértemullerc le buteur titulaire tatane tant qu'il peut sans le moindre bénéfice arithmétique au tableau d'affichage, le R.C. La Conche ce n'est pas vraiment l'académie du beau jeu, fidèles en cela aux principes immortelles de Chéchignac selon quoi tant qu'à pratiquer un jeu de con... chois autant le faire avec des cons de choix, même d'adoption, il prend un soin malicieux à ne recruter que les éléments les moins doués mais les mieux décidés, ses p'tis gars ne lâchent rien et mettent la semelle même quand ils sortent en ville, il vient d'ailleurs d'engager à prix d'or un brésilien, le seul de son peuple qui n'entende rien à l'art foutebalistique mais comme ancien adjudant international de lutte gréco-romaine excelle dans le travail au sol. Il est en train de faire une torsion avec clef (de huit) sur la personne de l'arbitre qui n'en peut et siffle tout ce qu'il peut tout en dessous comme un pigeon adultère roucoulant sous sa secrétaire.   
Très vite nous avons deux... trois... cinq expulsés et le score final de 9 à zéro s'il refléte notre valeur réel récompense mal nos efforts :
-L'arbitre aux chiottes ! Vendu ! Ordure ! Queue de moule ! Enfroqué ! Aaaallez les Blétznecs ! Je m'emporte plus que de raison et quand le Martial Médpeu qui me télécommande incognito depuis les tribunes par talkie-walkie me suggére de m'en aller agresser l ‘arbitre de touche « un petit qui est dans vos moyens » j'obtempère à plaisir.
L'autre carne se défend à coups de drapeau et de sifflet de gardien de la paix, ce qu'il est dans le civil et je bats en retraite  mais les supporteurs conchois envahissent le terrain à ma suite et très vite on me porte en triomphe, un patriote, un conchois un vrai, ils m'ont reconnu pour ce que je suis devenu, je capitalise comme dirait La Branlaye qui n'est pas venu au stade, mais il avait un mot de ses parents, d'autant que Letroncheur qui connaît la valeur et les mauvaises habitudes du R.C. La Conche n'a pas non plus fait le déplacement, excipant d'une vieille blessure électorale, datant de sa première campagne, qui le fait souffrir à l'occasion et l'empêche de s'asseoir. Vrai encore deux ou trois déculottées comme celle-là et je passe au premier tour.
Ah les praves gens !
 *
 Letroncheur, je le retrouve le jeudi suivant à la réunion de la  loge de la Conscience Universelle et du Calvados réunis. Il y tient sa place en grande tenue, mais point toute sa place, il n'est là-dedans que sous-premier de la voûte, la grande maîtrise accessoire étant tenue par le fils Penault-Reugeot le grand concessionnaire automobile de La Ponche. D'ailleurs les tenues étant défrayées par les établissements Penault-Reugeot nous portons tous sur nos habits sacerdauto (dixit Médpeu), une publicité discrète pour cette maison de confiance.
C'est La Branlaye qui m'a conseillé d'aller me faire introniser chez les adorateurs du genre humain, gens d'influence et de progrès conchylicole. Pardi cela ne lui coûte rien à lui, mais moi il va bien falloir que je paye de ma personne car voilà venu l'heure de mon intronisation.
Jusque là je me dois de reconnaître que les débats ont été d'une belle tenue, après nous être prononcés en faveur de la promotion du triolisme libérateur en milieu rural sur un rapport remarquable et  fort bien documenté  (beaucoup de photos de son épouse) du pharmacien et adjoint au maire Lecornec nous nous sommes penchés sur le nouveau grand questionnement sociétal : lever le dernier tabou celui du cannibalisme clandestin, et instaurer un véritable droit à des pratiques apéritives (D.R.A.P.A.).
Au Cercons, de mon temps, cela faisait déjà débat, j'avais même entre mon colloque de Mars : « Pour un barbecue citoyen ! » et celui d'Octobre: « Le bain moussant facteur d'intégration ? » prévu d'organiser sur le sujet  un grand débat démocratique entre ceux qui étaient pour et ceux qui n'étaient pas contre.
Car enfin n'est-il pas normal d'adapter le droit à l'évolution des mœurs or quoi de plus naturel et comme indigène à notre société que l'anthropophagie, une anthropophagie ouverte, moderne et tolérante s'entend, il ne s'agit pas d'imposer à tous je ne sais quelle tradition condimentaire ou de mépriser les régîmes sans sel, non bien entendu.
Et puis imagine-t-on combien de détresses et de souffrances se cachent derrière l'hypocrisie de la situation actuelle, les derniers chiffres donnés par le rapporteur de l'atelier, « le grand concussionnaire urbain », ce n'est pas un titre maçonnique il était seulement adjoint à l'urbanisme dans la municipalité Lucien Boitel, sont à ce propos rien moins qu'effrayants, le nombre de gens qui dans la clandestinité se mangent un doigt de pied sur le pouce ou entâme belle-maman sur leur table de cuisine en dehors de toutes règles d'hygiène est simplement effrayant alors qu'il serait si aisé, et d'abord par simple humanité, de développer une politique d'anthropophagie ouverte, laïc et responsable, et de mettre en place une réglementation éthique quant à la traçabilité des viandes et les dates limites de consommation (D.L.C.) afin hors de croyances limitantes comme dirait le petit-fils Manganec de donner à cette accomplissement tout humain un élan moderniste et humaniste en même temps que de lui restituer ses valeurs de solidarité festive, imagine-t-on seulement la convivialité que dans les cours d'immeubles de telles pratiques pourraient susciter ou ressusciter.
En regardant notre assemblée, avec une certaine fierté, je pense à ce que me disait ce matin cet imbécile de Chéchignac :
-Vous verrez  le bourgeois livré à lui-même se retrouve vite des nostalgies d'emplumé.
Qu'est-ce que ce crétin peut bien entendre à la modernitude.
Vrai la question me passionne et le rapport est approuvé après quoi  nous avons tous unanimement, enfin peut-être ai-je montré alors un peu moins d'unanimité que la moyenne en attendant avec quelque angoisse la suite, nous avons tous dis-je, mouillé et levé l'index en signe sacramentelle et murmuré la formule rituelle :
-Jeunesse de la veuve, la fraternelle au train !   
C'est le moment, c'est l'heure.
Ainsi que me l'explique le « conseiller suprême de la tablée » maître Jeanneton, ci-devant notaire à La Conche  :
-Cela va être à vous mon jeune ami, ne vous inquiétez pas, à l'origine il fallait prendre la formule au pied de la lettre si j'ose dire et subir l'assaut du grand maître accessoire, mais les temps sont changés bien heureusement et puis avec toutes ces maladies bref nulle crainte... préparez le second sous-gode adjoint de la  fraternelle félicité ! Retentit-il avec une ferveur que je ne lui connaissais pas.
Mais personne ne retrouve l'ustensile sacrificateur à mon grand soulagement et à celui de monsieur le substitut du procureur de la république qui doit conccurement avec moi être reçu soit dés avant recevoir.
-Bon Dieu... oh pardon les petits frères... acredéle qu'est-ce y ‘z'ont't'encore foutu du  sous-gode de la fraternelle.
Avec monsieur le substitut qui attend dans la même posture que moi, le buste en avant, la tête en bas et toutes jupes relevées nous nous regardons avec quelque sympathie de conscrit.   
Impossible de mettre la main sur l'objet sacré, quelqu'un de l'assistance, monsieur le receveur des impôts Gerbaise, propose bien son parapluie mais le Grand Maître accessoire tranche la question :
-Eh bien messieurs nous allons revenir à la tradition... la tradition du progrès s'entend... quelqu'un veut-il officier, pour ma part, je ne sais pas, je n'ai pas trop d'allant... cette saloperie de choucroute de la mer aux bletznecs de midi peut-être... Proclame le con-cessionnaire de magistrature suprême... allez je fais dix pour cent de mieux sur toute la gamme loisirs à celui qui se dévoue... c'est pour l'humain bonheur et tout ça...
-Croire que nous n'inspirons pas tellement ces messieurs ! Me susurre vexé monsieur le Substitut qui avait l'air de s'en faire une fête.
-Moi grande courge si tu veux bien !
Cette voix ! Cette voix si je la connais !
-Monsieur le sous-premier de la voûte, je dois vous rappeler aux usages de notre assemblée.
-Couillon, je t'ai connu tout mouffl' et tu voudrais... allez, bon, ça va j'y vais,  sans quoi, c'est pas toutes tes couilles molles qui vont nous les sacrer... et moi j'ai pas que ça à faire, j'ai une campagne en train moi les petits frangins, voy-iions comment les choses se présentent !
Letroncheur, c'est bien Letroncheur qui se propose de se...  de nous... enfin de me ...
Je cherche à me relever, vrai je préfère encore le parapluie du receveur des impôts, mais maître Jeanneton, l'aut' grand sublime de mes fesses pour les intimes c'est le cas de le dire, m'en empêche.
Letroncheur s'approche, il tapote les fesses du substitut qui rosissent d'aise et...il m'investit.
-Et hop ! Et une campagne hein ça n'attend pas, s'pas le mousse !  
Je ne pense pas qu'il mette autant de conviction dans sa campagne que dans mon introduction.
Ah le salaud ! Oh l'ordure ! Ah l'encu... leur ! (à suivre...)

Publié par urbane à 04:10:15 dans / Walter Chéchignac (roman en accés libre jusqu'au...) | Commentaires (0) |

Con Friendly 1/2 par L.Lagueulebée | 25 octobre 2007

Con friendly!  1/2  par L.Lagueulebée
 

C'était la veille des vacances d'été et je venais de m'acheter la nouvelle Penault-Reugeot Fraü Helga, la première vraie voiture citoyenne. Le concept est connu, exactement moderne: la bagnole vous surveille en permanence et à la moindre déviance elle réagit et prend des sanctions.

Je voulais faire la surprise à mes mômes, sur le conseil de leur professeuse d'éthique sociale ils m'avaient dénoncé le mois dernier aux services concernés en tant que possesseur d'un Dodge V8 Big Block 4X4 Anaconda utilisé nuitamment dans les rues de Paris.

Ils avaient bien fait, remarquez, j'en avais marre de me planquer à chaque feu rouge parce que les meutes de vélibeurs et vélibeuses m'entouraient pour me traiter d'ordure (non recyclable) et me demander si j'avais pas honte.

Alors j'ai profité des promotions pendant la semaine punitive organisée dans les concessions Penault-Reugeot, je l'ai payé 5000 teuros de plus que le tarif sans compter la prîme de 3000 teuros que je devais régler recta au gouvernement sous peine de poursuites (à cheval), il n'en restait plus qu'une j'ai eu de la chance, le vendeur très élégant dans son costard italien fabriqué en Pologne ça l'a dégouté mon trop plein de bonheur, il m'a refilé comme une mauvaise vérole un crédit Sofincon Intromitude à 47,88 % de TEG annuel sur 96 mois et il m'a proposé un coup de manivelle derrière la tête sans supplément, mais j'ai du décliner l'offre.

Pour le reste c'est une Penault-Reugeot plutôt solide comme... poubelle, elle est entiérement en matériaux recyclés, il y a encore des traces de sang incrustés dans le plastique du tableau de bord et une rondelle de saucisson dans le pare soleil. Le moteur est hybride, il accepte tous les bio carburants: le jus de chaussettes d'élu vert aussi bien que le sirop de barbe d'altermondialiste, même si ce qu'il préfère c'est la sueur de con quand il cale et ne veut plus redémarrer parce qu'il a détecté une amorce de début de commencement de  pic de pollution.

Au feu rouge, quand elle boude, maintenant les vélibeurs me félicitent, les piétons m'encouragent et moi je transpire... citoyen.

 

Bref je suis revenu à la maison rayonnant, j'étais enfin du bon côté des barbelés, dans la moyenne compensée, je n'aurais plus à serrer les fesses, à me cacher pour cracher sur la télé ou maudire mes contemporains, plus à lâcher de sourires gueulés aux photomatons de bord d'autoroute, mes mômes étaient très fiers de moi, ils ont dit qu'ils me proposeraient pour une médaille citoyenne de 14° classe et feraient un rapport très favorable en trois exemplaires.

 

Il faisait beau, on allait partir en vacances, en chargeant la voiture je me souvenais des départs pour les grandes vacances avec mon père, sa première bagnole neuve: une 403 Peugeot toute noire, la 7 chevaux pas la huit, fallait pas rêver non plus, quand même il était allé la chercher à Sochaux pour faire des économies et la prendre bien en main. Depuis il se promenait autour avec sa peau de chamois dans la poche du pantalon et la cigarette au bec, il était en chemise blanche, et on l'aidait à charger la galerie, le voisin le père Mirail venait donner des conseils, boire le coup, il était chauffeur routier, dire s'il s'y connaissait en... chargement.

Autour ça sentait la glycine, on partait dans le midi, par la Nationale 7, à l'époque les autoroutes étaient à épisodes, un vrai feuilleton, les veilles de grand départ on nous en inaugurait 27 kilomètres, un tronçon en pleine campagne,  et à la suite on nous passait un match de fouteballe sur la première chaîne après quoi on lâchait le troupeau sur le bitume.

Notre 403 était immatriculée 75, pourtant on était seulement des banlieusards mais la province n'en savait rien et nous traitait en parisien, ça nous flattait d'être pris pour des parisiens, aujourd'hui c'est sûr j'en aurais honte.

Mon père aimait rouler la nuit « faire sa route ! »  

Moi je ne faisais pas comme mes frères et sœurs, je ne m'ennuyais pas en bagnole, je ne vomissais pas en bagnole, je ne dormais pas plus en bagnole, moi j'étais heureux en bagnole et quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais : conducteur de 403.

-Et pourquoi pas abonné au gaz ! Voilà un môme qui a de l'ambition ! Rigolait mon oncle, caravanier d'élite.

Elle était notre liberté, nous naviguions à notre guise sur l'asphalte des nationales et des départementales, j'aurais voulu hisser haut le drapeau noir bitume, j'admirais le compteur, le tableau de bord éclairé, le paysage embaumé que la pluie animait, les brouillards braconnant dans la Bourgogne endormie, les grandes flammes qui sortaient des raffineries de  Feyzin, « les plus grandes et les plus modernes d'Europe ! » selon mon père, orgueil de notre industrie lourde quand on atteignait Lyon et puis au petit matin, enfin, les odeurs de cyprès qui nous arrivaient dessus et nous retapissaient l'âme.

   Mais ce que je préférai par-dessus tout c'était les arrêts dans les stations service Antar, Fina,  Esso, Azur, avec le pompiste mal réveillé en bleu taché, le bruit du volucompteur, les odeurs d'essence parfumant la nuit vieille fille, la dépanneuse Frégate en bout de piste et quelque chose de salutaire et français dans toute cette solitude provinciale déployée, claquant au vent.  

Et puis l'on repartait, dés que tous sommeillaient, mon père tentait quelques pointes de vitesse, il relançait jusqu'à trouver le bon braquet, on faisait la route à deux, je lui allumais ses clopes, j'étais dans le personnel navigant, bombardier ou pointeur, mécano de Fangio, on grattait les grosses  Ford et Opel hanséatiques, ballantes sur les nids de poule et hautes sur roues elles ne résistaient pas longtemps à nos assauts traîtres et maquisards, il n'y avait que les Mercedes du corps de bataille devant quoi l'on s'inclinait, là mon père relevait la visière et laissait passer le tankiste, le touriste à tourelle. Il saluait presque tant cela impressionnait une 280 SEL  déboulant en pleine campagne de France. 

Après quelques quinze heures de route nous arrivions enfin au pays des vacances, mes parents louaient pour pas cher à l'année une école désaffectée, dans un arrière coin perdu, un village oublié prés d'une station d'altitude qui ne l'était pas moins. Mon père, une fois encore invaincu, allait se coucher, nous les mômes nous déchargions mollement les bagages sous les ordres de ma mère.

Les indigènes nous saluaient sans trop de mots, à l'époque le paysan parlait peu ce qui lui permettait de proférer moins de bêtises que la moyenne nationale même corrigée des variations saisonnières d'autant qu'il avait rarement la télé.

J'en étais là de mes souvenirs, de ma nostalgie de cette époque confiante si loin de toute la flicaillerie compulsive et des casernements contemporains, je m'étais approché de ma nouvelle bagnole pour commencer à la charger, avec des valises plein les mains et l'œil brillant du père de famille en vacances qui va entreprendre la petite bonne de l‘hôtel où il est descendu, et soudain elle s'est mise à klaxonner, à clignoter des phares et à condamner toutes les ouvertures: elle avait mesuré mon haleine... j'aurais du éviter la vieille prune...

( à suivre...)

Publié par urbane à 20:04:06 dans / Con Friendly ! | Commentaires (0) |

Walter Chechignac 23/2 par H.T.Fumiganza | 20 octobre 2007

Dans le carré nous entourions Walter qui se préparait à donner ses ordres quand les proprios l'investirent, d'après ce que je comprenais de leur mauvais anglais ils voulaient présenter à Monsieur le Consul deux de leurs cousins .
Qu'elle ne fut pas ma surprise en voyant s'avancer le couple Berthalot.
-Tiens Marie ! Je ne savais pas que vous étiez de la famille. Lui dit Chéchignac en se cornant la moustache du pouce et de l'index.
Marie Bertalot sourit, gênée. Elle avait fait des frais, s'était rasée partout et portait une robe décolletée sinon tout à fait parisienne, au moins très chef-lieu. Même La Rincée son abominable gras du bulbe était en habit de soirée et il y tenait presqu'en entier, il n'y avait qu'un peu de son imbécillité qui en débordait.
Le Chef ‘von le Gueuzec délaissa les amuse-gueules pour faire les présentations nécessaires à la bonne compréhension de l'affaire.
-Eh oui notre petite Marie est de la famille. Mrs Susan Scrotom était née Martine Suzanne Georgette Idraille mon petit Valter, la parenté ne m'est pas apparue tout de suite parce que la chére Suzie avait eu cinq maris d'où un état-civil compliqué et passablement trafiqué, c'est en  consultant les archives du Conchois Libéré, je suis tombé sur l'inauguration du monument au grand homme de la famille, le fameux Marsalin Bertalot, chimiste né à La Conche qui découvrit la salinité de l'eau de mer en noyant malencontreusement son Ricard avec l'eau des moules et dont notre bonne ville a  borné la mémoire en lui érigeant uns statue en Novembre 1953... tiens voilà la coupure...
Walter Chéchignac prit l'article de presse que lui tendait le Chef ‘von le Gueuzec et retira ses lunettes noires :
-... sur la photo tu reconnais parmi les descendants présents deux mignonnes gamines de cinq ans, deux cousines, l'une est notre petite Marie, Marie Bertalot, l'autre et la chére Martine Idraille,  elles ont plutôt l'air de bien s'entendre là-dessus...
-On était toute miôchettes. On s'entendait bien c'est sûr. La Marie Bertalot était bien décidée à faire face.
-Alors pourquoi l'avoir assassiné ? Retentit le Chef ‘von le Gueuzec qui ayant l'affaire à sa main,  multipliait les effets odéonesques. Voilà comment je vois les choses... 
 L'ex-gendarme monté voyant les choses dans le détail il me semble préférable d'en publier un résumé à l'usage des abonnés de la ligne. Au départ de tout il y a cette croisière musicale sur le Nil à laquelle participe le quartet Van Der Meuh, le ténor Décato Vafanculi et la grande Margrath Coucourbitowa.
L'américain décéde donc, naturellement ou pas? Toutes les hypothèses restent ouvertes, aussi bien l'empoisonnement que l'excès de musique de chambre. Sa veuve met le corps en cale, au frais et suivant les dernières volontés du défunt décide d'aller l'enterrer en Normandie prés de ses anciens compagnons d'arme, au passage elle s'arrête à La Conche comme ils avaient l'habitude de le faire quand ils faisaient le pèlerinage annuel de l'américain sur les lieux de sa jeunesse débarquée.
Suzanne va visiter sa famille, enfin ce qu'il en reste soit sa cousine Marie. Elle lui apprend son veuvage, elle est seule, elle a de l'argent à n'en plus pouvoir et elle a décidé pour s'éviter le ridicule d'un sixième mariage avec un type de vingt-cinq ans d'adopter son gigolpince marseillais qui l'appelle déjà maman dans l'intimité.
Notre Marie Bertalot qui avait toujours guigné un petit quelque chose au moment de l'héritage réalise alors devant la toile cirée  qu'elle n'obtiendra rien puisque fils il y aura. L'occasion est trop belle avec son bonhomme ils noient, à la fortune du pot, si j'ose dire, la cousine d'Amérique dans leur marais salant...
Dans le même temps mon impeccable mécanique intellectuelle se mettait en marche avec quelques grincements  sans doute dus au sable et à l'air marin mais je me rattrapais bien vite :
-Gadlu mais c'est bien sûr ! L'épouvantail dans le marais salant, le... le soir de mon arrivée à La Conche ! M'illuminais-je pour l'encourager dans sa distillation intellectuelle.
-Un épouvantail dans un marais salant cela ne vous a pas étonné ! Ironisa le chef ‘von le Gueuzec.
Je poursuis donc ma traduction simultanée du gendarme au français: or donc après la clôture des festivités en mon honneur, ils reviennent chez eux, dessalent la noyée et reprennent la route avec le cadavre et là le coup de malchance, ils rencontrent les musiciens en bord de route qui sont en panne, ils ont voyagé avec l'américaine, il se passe quelque chose, un incident...
La Rincée nous éclaire sans se faire prier:
-C'est pas ma faute... ce con de belge qui a ouvert mon coffre pour voir si j'avais un cric, tout ce qu'il a vu c'est le cadavre de la  vieille et...
-Ta gueule on t'a dit cornard! Lui intime sa moitié mieux renseignée que lui à tous points de vue, pénaux et conjugaux.
Bref  les imprévus s'enchaînant, La Rincée va donner alors toute sa mesure, si j'ose dire, en exterminant son premier quintette à vent. Mademoiselle Br... elle, grâce à sa formation classique de commando échappe au massacre avec l'intention évidente de faire chanter le couple d'homicidaire du dimanche. Ce qu'elle va faire adroitement en leur lançant dans les jambes le petit gigolo marseillais. Et c'est à ce moment qu'entre en scène Letroncheur, La Rincée qui est son ancien chauffeur et travaille toujours à la mairie va se confier à lui un soir de vin d'honneur, une vrai confession républicaine.
-Il faut toujours qu'y cause de trop ce con-là ! Nous précise la Marie Bertalot.
-Ta manie aussi de me faire buter le monde ça me travaillait du dedans... ‘fallait que ça sorte, j'avais pensé... j'aurai bien-t-été à la tévé pou' me raconter mais fallait monter à Paris et puis un soir j'ai croisé not' maître et j'uis ai tout sorti comme ça !
-Il faut dire que notre ami sur sa lancée, venait d'égorger le possible héritier. C'est donc sur le conseil et avec la bénédiction du révérend-frére Letroncheur que notre ami a déposé le cadavre du gigolo dans la chambre de monsieur La Gaspérine.
-Afin de compromettre un concurrent dangereux ? M'enquiers-je avec un peu d'orgueil électorale retrouvée.
-Je crois plutôt que c'est son côté farceur qui a pris le dessus, ‘voir comment vous vous dépatouillerez de ça. Ce que notre petite Marie n'avait pas prévu c'était la paire de rombiers, la seule famille du mari et déterré par quelque avoué new-yorkais trop zélé et les voilà qui rappliquent... après un moment d'abattement notre petite Marie ne peut s'empêcher de penser qu'il ne lui reste plus qu'une marche à gravir et c'est le pactole aussi si je peux me permettre une question indiscrète : où et quand aviez-vous prévu de les mettre en l'air...
-Je... je causerai qu'en présence de mon avocat votre honneur... articule péniblement l'homme des bois qui regarde trop la tévé .
-Toi ta gueule crétin ! Réplique fièrement la Marie Berthalot bien meilleure dialecticienne, c'est h'une ancienne cadre du parti (sans laisser d'adresse) communisse. ‘Faudrait encore voir à le prouver tout vot' beau roman !
Walter Chéchignac prend avec un grand naturel la relève du chef ‘von le Gueuzec exténué comme un vendeur d'aspirateur à crédit après une démonstration en nature:
-Le prouver pour quoi ? Pour qui ? Nous ne sommes pas des flics ou des journaleux ma petite Marie, non plus que Jupiter punissant, nous ne jugeons ni condamnons tout cela ne regarde que votre conscience, le seul coupable que je recherche depuis le début c'est le criminel qui a fait sauter mes vouatéres, celui-là si je le tiens, il a commis l'irréparable, s'attaquer à des chiottes c'est s'en prendre à... la base... au fondement mâme de notre civilisation occidentale ... le chef ‘von le Gueuzec vous a innocenté de cet abominable forfait, fort bien, pour le reste, ma chére enfant, sachez que je m'en bats le poulpiot... malgré tout je ne saurais trop vous conseiller en bonne amitié d'arrêter là votre série, c'est aussi le diplomate qui vous parle, ma petite Marie, aussi je vous le  demande pour la bonne tenue des relations bravado-américaines...
Et plus bas à l'oreille de la Bertalot
-... sans compter que les deux vioques sont vioques n'ont pas de mômes et qu'ils clancheront bien un jour... et s'ils s'éternisent un peu trop je vous donnerai des adresses d‘artisan tueur qui ont encore l'amour du métier. 
Ayant surpris l'aparté, le chef ‘von le Gueuzec s'emporta :
-Alors là vrai, je ne te comprends pas, il y a quand même tes amis musiciens, mon petit Valter, il me semble que cela vaut un peu mieux que ça ! Tes préceptes chrétiens : on ne juge pas et on pardonne c'est bien commode je te leur en foutrais moi, je suis libre penseur, ce serait un peu facile, à ce tarif tout le monde pourrait étrangler sa brignole sans risquer d'embarras gastrique !
    Il aurait bien voulu lui que ça tombe un peu quand même, ‘pas les motifs qui manquaient : noyation de quintette, assassinage de citoyenne américaine, recélement de piano de concert sans autorisation préfectorale, récidivure d'élégie nocturne, égorgeaison de gigolo en dehors des dates d'ouverture  et défaut de disque de stationnement sur une zone de livraison .
-Oui sans doute n'avez-vous pas tout à fait tort chef, mais enfin ne dramatisons pas... je vous rappelle que ce n'était que des  musiciens... pire des interprètes !... vous n'imaginez pas ce qu'ils ont pu faire à ce pauvre Shubert !
-Votre Choubert je l'emmerde ! ‘connais même pas, c'est h'une question de principes c'est tout !
Maintenant le Chef ‘von le Gueuzec boudait, ah pour une soirée réussie, c'était une soirée réussie.
 *
    Ces problèmes administratifs réglés à la satisfaction des uns et à la désapprobation de l'autre, la question du cadavre homicidaire demeurait, il fallait s'en débarrasser et sans se salir les mains encore ni compromettre notre santé, nous interrogeâmes le couple de proprios, la cérémonie était pour l'après-midi du lendemain au cimetière américain de La Ponche sur mer.
-Si encore il était hindouiste, on ferait un chouette feu de bois sur la plage et on chanterait des chants scouts et fffflllt ! ‘Sûr qu'il était pas un peu hindou le moutardier ? Voulez-vous traduire mon petit.
Le petit-fils Manganec s'étonna :
-Quand même pour un diplomate, vous ne parlez pas même un peu d'anglais.
-Aucune langue étrangère. Je ne pratique que le Gallosylvien  et le Merlotin que papa a réintroduit dans les années et quelques...
-Le gallosylvien ?
-Une maniére de gaulois des bois, je parle aussi le latin classique et le Grandgaullard, le français éternel quoi... demandez lui don' aussi dans quelle arme servait son petit cousin pendant la guerre ?
-Marines corps, je semble croit-eux. Rendit compte le polyglotte.
-Ah ça ! Ah tiens don'. Dîtes-moi chére petite ma'âme et si nous allions relever quelques casiers .
-What ? Casi ?
-Tipically brittany'customs.
-Vous oubliez mon cher Valter les recommandations de votre papa.
-Loin de les oublier elles me fortifient au contraire dans ma résolution de prendre la mer et de rendre à notre libérateur les honneurs maritimes que nous lui devons mon petit La Gaspèrine.
 Cédant au caprice consulaire, les ordres sont donnés d'appareiller dans les meilleurs délais.
Et à trois heures du matin nous quittons le port de La Diguedondac'h, serré de prés par La Détestation, armée en guerre.
Je ne peux m'empêcher de me demander avec quelque inquiétude si ce cher Walter ne chercherait pas une victoire navale à bon compte sur les américains?
  
*
 Je m'étais endormi sur un anglaise bourrée et même dans une anglaise bourrée qui m'avait invitée dans sa cabine et qui tout soudain  se met à croire à la résurrection du beefsteak et tout ce genre de choses, et de m'encourager à la posséder plus avant, mais outre que je suis au dernier cran de ma gaule télescopique, force m'est de reconnaître que ce ne sont point mes appétits qui se sont réveillés mais bien plutôt la mer qui nous remue et avec quelle force tutoyante et ... pénétrante.
C'est bien simple il y a presque un demi-mètre d'eau dans notre nid d'amour.
 
Je me retire avec le flegme du gentleman britannique qui se rend compte au petit matin de ses noces, God Damned ! que c'est une femme qu'il a épousée.
-Sorry miss.
Je parvins en titubant jusqu'au pont où Walter Chéchignac et le Chef ‘von le Gueuzec disputent une ultime main de Bertille.
-Ma Ford GT 40 !
-Le souvenir de mes femmes !
Dire s'ils jouent gros jeu.
-Messieurs je crois bien que nous coulons.
-Il semble oui.
-Tout le problème de ces rafiots ritals, c'est parfait pour se bronzer la couenne  mais ça vaut rien devant la vague.
Et ils se marrent, nous sommes en plein naufrage et eux rigolent.
Alors je comprends... je comprends que ces salauds-là ont sabordé le yacht !
-Mais c'est de la piraterie pure ! M'exclamai-je. Mais sans grand retentissement sur les consciences car la tempête montre sur le point de la conversation une toute autre éloquence que moi-mâme.
Je regarde autour de nous entre deux paquets de mer envoyés franco de port.
-Mais... il n'y a plus personne...
J'imagine avec effroi qu'ils ont dû passer tous les jet-seters à la planche : 
-Où... où sont-ils tous passés ? Qu'en... qu'en... qu'en avez-vous fait ?
-Bi britiche mon vieux ils sont à bord de La Détestation on a pas voulu vous déranger pendant que vous tiriez votre coup mon cher. A propos si vous en avez terminé il serait peut-être temps de faire monter votre petite fiancée, enfin c'est à vous de voir... vous avez encore gagné chef...
   *
 Nous nous éloignons à force de rames en regardant le beau yacht bleu qui coule avec une certaine tenue, la tempête s'est un peu calmée mais la mer est encore bien remuante, soudain j'aperçois quelque chose, une présence humaine, mais oui, quelqu'un nous fait des signes depuis le bateau en perdition :
-Mais... mais regardez don' bon sang de bois il y a encore un homme à bord !
-Ah merde y va falloir qu'on s'en retourne ! S'exclame le Chef ‘von le Gueuzec en ajustant ses jumelles de cavalerie... oh mais non... mais c'est le petit sous-préfet !
-Vous m'avez fait peur La Gaspérine. Me réprimande gentiment le cher Walter en tirant un peu plus fort sur les gaffes.
-Mais comment ... mais on ne fait rien... Walter enfin quoi !
-Pas le temps, j'ai un apéritif dansant à La Conche pour midi.
Le Chef ‘von le Gueuzec me rassure :
-Ne vous tourmentez pas monsieur La Gaspérine c'est un petit trou du cul, il m'a sucré deux fois mon permis. ‘va la race est féconde, ce ne sont pas les vocations de flics qui manquent ... et puis peut-être est-il bon nageur !
Les journaux du lendemain nous apprirent qu'il ne l'était point.

Publié par urbane à 03:39:19 dans / Walter Chéchignac (roman en accés libre jusqu'au...) | Commentaires (0) |

Walter Chéchignac 23 par H.T.Fumiganza | 03 octobre 2007

23.
Pratiques confiscatoires et croyances limitantes en milieu aqueux.
 -Dîtes-moi Kelbonbec c'est quoi ce type là-bas ?
-C'est un universitaire, un chercheur en ethno-sociologie qui prépare une thèse sur le rapport à la mer et la nidification chez le marin-pêcheur.
-Il n'est peut-être pas utile capitaine si nous sommes amenés à quelque confrontation  de s'encombrer d'un possible témoin?
-Lui ça risque pas. Il voit rien, il comprend rien et si ça rentre pas dans la grille ça n'existe seulement pas. Et puis c'est le petit-fils du Père Manganec alors... sans compter qu'en cas d'avarie il pourra toujours servir de poupée de bord à l'équipage.
    Il n'y avait pas que le chercheur qui était en surnombre et point inscrit au rôle, je découvris une fois en mer que feu Marcel Chéchignac dit le Grand Vate était du voyage. Il jouait avec trois des marins de la Détestation  à la bertille, un jeu de cartes de terre neuvas qui se pratiquait le plus souvent sans cartes et quelques fois avec un couteau, chacun des joueurs s'arrachait quelques poils qu'il tenait dans son poing fermé et il annonçait trois poils,  cinq poils, les enchères montaient vite : deux ongles, un orteil, deux oreilles le sans couille étant la plus haute enchère et consentie seulement par nuit de pleine lune en doublant le cap Horn sans clignotant et à force de rhum. Ceux qui avaient réussi de telles paris étaient l‘objet d'un respect unanime et dûment appareillés se reconnaissait à un léger tintement à la marche.   
Au temps de nos rois, le Cardinal de Richelieu avait interdit ce jeu de con...chois qui prenait dans sa marine en découvrant que La Bertille, le grand amiral des galéres joueur invétéré retentissait comme l'angélus en grand conseil. On lui en expliqua les règles il les jugea coûteuses :
-A la mer il faut des couilles !
-Les miennes sont du meilleur bronze éminence ! Lui avait rétorqué La Bertille qui devait se faire tuer la semaine d'après à la bataille de Méffenbourg sur Meuse en recevant en partie basse un boulet de 15 livres, cette greffe-là n'avait pas pris mais le jeu conchois depuis portait son nom.
Le Père Chechignac ne jouait pas si grand jeu, économe de ses poils du cul il savait manœuvrer comme il fallait.
Etonnant cette manière qu'il avait de hanter avec familiarité et désinvolture, la casquette en bas et les mains dans les poches comme en pensionné flâneur, en bouliste repenti nos existences terrestres... et maritimes. Ici tous l'appelaient «  Feu Père ».
Son fils le regardait taper le carton avec la tendresse amusée d'un jeune papa qui découvre son dernier-né en train de chier dans le compotier offert par belle-maman.
-Vous n'avez rien perdu mon cher Marcel ! S'exclama admiratif le bosco, quinquagénaire distingué quoique salé et boucané par la proximité du large où son métier le cantonnait quotidiennement. 
Chéchignac m'avait dit qu'il avait été dans une autre vie ingénieur agronome et donc pourrait peut-être utilement me renseigner sur les derniers progrès et ce que serait la mode d'hiver en matière de betteraves à nœuds car j‘étais bien certain que la terrible Mademoiselle Br... n'avait point abandonné la partie, alors autant avoir un sujet de conversation lors d'une prochaine rencontre.
D'ailleurs chacun des membres de l'équipage de La Détestation avait eu une existence notable avant leur destinée maritime, le cuistot était un ancien président de cour d'appel, Hulme de Chambeulac, qui venait d'être relâché, l'avait eu comme professeur et les deux marins ravaudeurs de filets avaient exercés quelques hautes responsabilités dans l'industrie semi-lourde.
Tous connaissaient Bédoncle le barman de La Bégude qui n'avait pu nous accompagner car il recevait, à l'invitation des sœurs Dartemont, son oncle des Espiasses, qui voulait voir la mer et se reposer d'une année épuisante, et que tous appelaient « Patrate » ou « Expectance », c'était je crois des titres honorifiques, des espèces de magistratures morales chez les barmen et tenanciers. (voir "Les Oeuvres Probatiennes" en vente dans toutes les bonnes librairies!) 
-La Bertille c'est comme le char à voile ça ne s'oublie pas mon gars! Remets-nous une bolée autant le rentrer avant le mauvais temps.
-Oui n'est-ce pas cela vient sur nous ne dirait-on point ? Confirma le bosco avant que de se corriger « pour pas décevoir » en apercevant le petit blanc ethnologuant :
-...  je va' nous cherchions une bouteille.
Le bosco s'étant levé pour aller prendre du cidre conchois, qui à la supériorité sur tous les autres d'être élaboré avec du raisin et seulement le noyau des pommes,  je l'interrogeai.
-Mais cela ne vous gêne pas, enfin de jouer avec... avec un mort ?
-Béh non pourquoi cela ? Certes le bridge conviendrait mieux mais... une idée ça ! Il faudra que j'organise une table de bridge la prochaine fois que l'on va au Blétznec.
Le raisonnement valait ce qu'il valait.
-Je peux jouer avec vous ? Demanda le sociogéne intrigué par les plaisirs simples des spécimens à l'étude et soucieux de gagner leur confiance en s'épargnant les transes rituelles d'initiation et autres pratiques scarificatoires douloureuses .
-Désolé la table est faite, et puis à cinq c'est emmerdatoire la Bertille.
-Mais... mais vous n'êtes que trois ! Fit-il remarquer avec quelque aplomb comptable
-Ah ouais... ouais mais on attend du renfort... ma belle-doche qui doit nous rejoindre à la nage... 
Le sociogogue nota la remarque avec sa traduction sur sur son carnet d'observation : « ... attirance maladive et familiale pour l'eau et les exercices nautiques. Alcoologie compulsive... ‘se fout' de moi ces cons-là  ‘otudjuuu!  ‘va te leur fout' un motif moi ! »  
Il était le seul qui ne voyait pas le fantôme, sans doute à cause de ses dons d'observation.
    *
 Le commandant du yacht bleu avait annoncé qu'il relâcherait dans le petit port  très « high life » de La Diguedondac'h et quand nous fûmes en vue nous l'aperçûmes déjà à quai pelotés par d'autres bestiaux de même tonnage, un vrai concours milliardairicole.
-Le mieux serait d'attendre la nuit. Décida le consul Chéchignac en repliant sa longue-vue et en faisant distribuer à l'équipage double ration de  cigares bravadiens et vieux calva conchois.
 A minuit la tempête prophétisée par le grand Vate n'était toujours pas là mais pourtant ça commençait à pas mal tanguer, même le sociotruc qui, enfin admis dans le cercle des joueurs de Bertille, se lançait dans des enchères insensées :
-... cinq cacas de nez !
-Tapis !
-Mes... mes aaaamis....Aaah... aaaalons-y ! Commanda Chéchignac déjà bien écorné.
 Sur le port le yacht bleu était illuminé comme un transatlantique déroulant en plein pacifique et les héritiers qui semblait-il n'avaient point dessaoulés depuis quinze jours organisaient une énième fiesta en recevant force collègues milliardaires rameutés là par phonie satellitaire et instinct grégaire. 
Nous nous préparâmes, mais à ma grande surprise nous n'enfilâmes point des tenues en néoprène de plongeur autonome mais des smokings en soie sauvage de mondain hétéronome :
-Où don' avez-vous trouvé ça mon cher Valter ?
-J'en garde toujours tout un assortiment à bord du chalutier. On imagine pas combien la pêche au Blétznec peut occasionner de mondanités... ah voilà  papa !
Le grand Vate Marcel Chéchignac était demeuré en civil, il n'y avait de changé que la paire de lunettes de soudeur autogène qu'il avait passé sur le front :
-Avec mes yeux bleus j'ai toujours craint la lumière et les éblouissements, le gamin est comme ça lui aussi, bon les gars vous m'amenez les bouteilles à bord s'pas. A tout de suite.
Il enjamba le passavant et s'en alla à pieds sur l'eau épaisse et battante comme un flanc de mule.
C'était vrai qu'il avait de très beaux yeux bleus le spectre, mais ça aussi ce ne devait quand même pas être très réglementaire.
 *
    Nous n'eûmes aucun mal à faire monter notre délégation à bord du yacht bleu, Son Excellence le consul général Chéchignac connaissait tout le monde ou presque. Il saluait chacun tout en tirant très naturellement son petit chariot contenant les bouteilles et le chalumeau oxyacéthylénique.
Le bosco se chargea de les acheminer jusqu'au grand mage dessoudeur tandis que les héritiers du propagateur de The Real  and Uncomestible  French Mustard me faisaient les honneurs de leur nouvelle résidence nautique.
C'était un couple de septantenaires de Chicago, elle en layette à smokes rose bonbon, lui en smoking lamé bleu-pétrole, ils faisaient plus gagnants du super-maxi Bingoconno que vieux bostoniens et s'extasiaient sur toutes les saloperies coûteuses et les « pipoles » soldés qui ornaient leur nouvel intérieur.
Après une bonne demie-heure de papotages incompréhensibles, ils ne parlaient pas français et j'avais obtenu seulement 19,5/20 à l'oral d'anglais du concours de sortie de l'Ecole, je fis appel au sociotrope qui avait passé une licence de coréen moderne et deux certificats de javanais d'affaires, par bonheur le Chicaguien se révéla être un heureux mélange des deux idiomes. Bref nous nous exprimions en un anglais coloré et gestuel, quasi divinatoire.
Sur ce le grand Vate autogène vint faire son rapport à son fils.
-Dis-moi mon garçon, le collègue en bas, le mort dans le congélateur il va pas bien du tout...
-Je m'en doute père.
-Non lui il se néglige  vraiment, ils l'ont collé dans un grand congélateur bahut publicitaire aux armes de Scrotom the real strawberry's french mustard .
-Sans doute là qu'il mettait ses échantillons, il profitait de ses croisières pour visiter ses représentants paraît-il.
-En fait d'échantillons j'ai plutôt l'impression que c'est ‘h'une belle collection de saloperies qu'il y a là-dedans, ton macchabée il est farci comme une oie de Noël mais pas avec de la truffe, avec des vers et des mouches et des puces et des poux et  d'autres bestioles encore enfermés dans des tubes de verre, je ne sais pas ce qu'ils préparent mais cela ne sent pas bon...
-Vous voulez dire Feu Père que ce pourrait être de... de l'offensif ? S'inquiéta le Chef ‘von le Gueuzec qui déductivait à la paresseuse, le reptilien à la portière en s'empiffrant de toasts au caviar.
-Ben ‘possible que c'en soye mon gars et du contagieux, j'ai bien fait de m'y coller, rien qu'à voir le titulaire il a une toute sale gueule tu peux me croire et c'est pas le mal de mer. Non vrai c'est pas de la réclame un cadavre comme ça et même ça fait du tort ! Conclut le Mage Chéchignac en pelant de ses gros doigts surnaturels quelques rondelles de saucisson conchois, le seul qui soit élaboré avec de la couenne de receveur des contributions de première classe.
-Et dans deux jours ils l'enterrent en grande pompe au cimetière américain de La Ponche il y aura même un sous-secrétaire d'état américain pour la cérémonie.
-Ma foi c'est pas tant la cérémonie qu'il faut redouter que ses suites. Et pas besoin d'ouvre-boîtes, ‘pas difficile de deviner qu'en le manipulant comme il convient au moment de la mise en bière les tubes vont casser et libérer en grand dans la nature toutes les saloperies ! Confirma feu le grand Marcel Chéchignac en se grattant les couilles, pour vérifier qu'elles étaient toujours comme aurait dit le cher Hulme de Chambeulac : « bien plésentement là ! »
-Un mort qui vérole d'autres morts ? Ah le concept est intéressant, nous ne sommes pas loin du crime parfait mon petit Valter... mais décidément il n'y a  vraiment plus de respect pour rien.
-Créer un foyer d'infection dans un cimetière, l'idée est généreuse. De fait entre les scolaires qui visitent avec leur instituteur et les familles qui viennent des U.S.A se recueillir sur les tombes des leurs cela ferait une bonne rampe de lancement, la contagion s'étendrait vite et un peu plus loin que l'arrondissement.
-Les vers et les mouches ! Quelle saloperie ces bestioles-là ! S'exclama le grand Vate en lâchant ses charcuteries apéritives. Tu te souviens Voualtére au tout début de ma mort j'allais encore fleurir ma tombe quand je m'emmerdais, j'essayais d'aménager un peu le la chose de rendre ça joliet mais rien que de voir et de penser à ces trucs-là ça m'a coupé l'inspiration. Heureusement que tu t'en occupes...
-A propos tu as vu p'pa le monument que j'ai commandé ? 
-Le monu... oui très bien... un peu haut peut-être ?
-Quarante-trois mètres cinquante père ! Record d'Europe ! Il a fallu que j'éclaire les yeux à cause des avions. J'ai fait venir de Corée du nord le sculpteur par malle diplomatique,  tu as vu comment il a réussi les boutons du veston et les lacets de tes chaussures !
-Euh...Oui, très bien, un peu haut mais bien. Bon maintenant  je rentre il se fait tard, garde-toi bien mon garçon... tu as raison c'est peut-être bien contagieux pour vous aut' ç'te saloperie-là alors ce serait aussi bien de vous en débarrasser. Maintenant ce que j'en dis moi... ah aussi, j'oubliais, j'ai refait toutes les soudures et condamné les serrures... et encore un truc... les bouteilles sont vides, ‘oublie pas de les ramener elles sont consignées ! Puis aussi évitez de prendre la mer cette nuit ça va secouer ! Kénavo Chef ‘von le Gueuzec...
-A se revoir Feu Père et bien des choses à tout le monde là-haut hein... si vous croisez mes femmes... Oh dîtes-moi vous auriez pas un tu-yau pour le tiercé de dimanche ?
-Toujours le turf toi mon gars ! Le 17 et le 15, ils ont pas de poids et avec ce qui reste à pleuvoir  pour le vouiquinde ce sera du lourd, m'étonnerait pas qu'y soyent à l'arrivée. Allez bonne lunaison m'sieurs-dâmes !
 Cette fois le Grand Vate Turfiste Marcel Chéchignac s'évapora dans la nuit chaude sans éveiller l'attention des invités déjà tous passablement envapés. Les serveurs circulaient avec des lignes de cocaïne tracées à même les plateaux et chacun de sortir sa paille d'argent même monsieur le sous-préfet, personnalité invité s'en mettait un grand coup à la santé de la narine nationale.
-C'était un brave homme ton papa toujours prêt à donner un coup de main à la manœuvre. Remarqua le bosco pris d'une nostalgie subite et vérifiable.
Pour ma part je m'interrogeais sur la destinée de ce pauvre Joël Noyeux :
-Dîtes-moi mon cher Walter vous croyez que c'est pour cela, j'entends à cause de la possible contagion que les autorités ont dépecé le pauvre Noyeux et soigneusement planqué sa peau ?
-Peut-être, c'était le genre à faire tapisserie dans les raves-parties non ?
-Plutôt oui.
-Il s'emmerdait, il aura voulu visiter le bateau, il s'est paumé, retrouvé à fond de cale et là... ‘pas un peu cinéphile le collègue ?
Décidément il m'épatait avec ses sherlocholmades le cher Walter.
-Mais oui en effet quand il était gamin c'était un élève docile et mâme... bien mâme insignifiant mais il n'y avait que le jeudi matin qu'il s'animait, la veille il avait passé sa journée dans les cinémas de quartier à bouffer des esquimaux en regardant les nouveaux films sortis.
-Eh bien alors il a ouvert le congélo pour se chercher un esquimau... un esquimau d'entracte comme dans le temps...
-Et il aura suffit d'un... d'une puce en rupture de banc pour... Quand même quel destin incompréhensible !
-Vous devriez faire une loi pour réglementer le destin individuel... Mais non croyez-moi c'est la nostalgie qui l'a tué. (à suivre...)

Publié par urbane à 02:06:44 dans / Walter Chéchignac (roman en accés libre jusqu'au...) | Commentaires (0) |

Déconstructons! A.Sottos 2/2 | 21 septembre 2007

Jean-Mich Beurleymois, élu local, de la race des déconstructeurs de cathédrales .
A.Sottos 2/2
 

  On a été obligé de contacter le curé, le Père Ardouin qui desservait Sainte Euphrasie en même temps que 74 autres paroisses, il venait à Sainte Euphrasie, une fois l'an seulement, pour le Te Deum des Otages, une tradition qui remontait à un vœu datant de la guerre de 70 après que les prussiens eussent relâché des Plessislesmeuliens qu'ils avaient pris en otages.

Il avait soixante douze ans, c'était un curé post-conç (post-conciliaire note de la rédaction), pour lui le compteur était resté bloqué sur les années 70 et il recevait tout le monde à cul ouvert,  il nous a répondu que c'était une riche idée qu'il avait voulu l'offrir comme temple aux adorateurs de Krishnou mais qu'ils n'en avaient pas voulu à cause du manque de chauffage, que tout ça c'était des vieilleries et qu'on foute don' tout par terre comme ça il n'aurait même plus à se déplacer pour ce foutu Te Deum !

Malheureusement tout le monde ne montra pas la même attitude consensuelle et en pleine séance du conseil municipal qui devait entériner la déconstruction de Sainte Euphrasie la Mère Chouplot débarqua, elle avait le fusil à la main et son homme  lui courait derrière avec les cartouches et la musette :

-Paraîtrait-il que vous voudriez raser Sainte Euphrasie bande de saligauds !

Jean-Claude Moulzandeux, notre maire a fait face :

-Mais bien sûr que non madame Chouplot, il est hors de question de raser l'église, nous allons simplement la déconstruire !

-Ah bon ! Mais qu'est-ce qu'y m'a raconté ce grand con ! S'étonna-t-elle en se retournant vers son époux. Et comment c'est –y-que vous allez y faire monsieur not' maire?

-Oh vous l'allez voir, madame Chouplot, c'est beaucoup plus moderne : lors d'une démolition normale on amène un bulldozer, on rase tout et on prévient pas la presse... et tout le monde proteste, lors d'une déconstruction : on amène un bulldozer, on rase tout et on prévient la presse... et tout le monde applaudit.

Elle est resté deux minutes silencieuse la Mère Chouplot, elle nous a tous regardé et :

-Raymond les cartouches !

Ah ça a été une sacré courette dans la salle du conseil municipal, pourtant je croyais que depuis de récentes affaires une loi avait été promulguée qui interdisait complètement la chasse à l'élu surtout pendant les conseils municipaux.

On a fait enfermer la mère Chouplot et tant qu'on y était le maire a aussi fait embarquer le père Pipart pour consommation de gaufrettes sur la voie publique et Max Poinsseau parce- que ses meules (de foin s'entend) n'étaient pas aux normes européennes modèle 99/24 révisées 09/05 modifiées 12/06.

Mais le problème du budget municipal n'était toujours pas réglé, on a mis aux voix la déconstruction de l'église il n'en a pas manqué une seule.

-Je propose d'ériger à la place une éolienne de 72 mètres de haut symbole de l'ouverture du Plessis-les-Meules et des Plessislesmeuliens à la contemporanitude et de notre prise de conscience à tous des enjeux écologiques du XXII° siècle... et suivants

C'est dire s'il voyait loin notre maire. Encore un visionnaire, il commençait à y avoir de la concurrence.

Pour la déconstruction  de l'église et l'érection de l'éolienne géante on a fait une grande fête, on a dansé sur les ruines, on a fait des feux, on s'est mis des plûmes aux cul, pour rigoler et on a re-dansé autour des feux, on a joué du bidon, fallait voir Jean-Claude il était quasiment en transe et avec la sous-préfète ils ont fait l'amour devant tout le monde, c'était très beau avec les flammes qui les éclairaient ; sur le coup de cinq heures du matin alors qu'on était tous en adoration devant l'éolienne géante sur fond de soleil levant, il est arrivé un motard belge qui avait paumé son chemin, je sais pas qui a proposé de faire un sacrifice pour inaugurer les temps nouveaux loin des obscurantismes passés.

-Allaye don' mais voulez-vous bien me lâcher bande d'emplumés !

On a rattrapé le motard belge sur la route nationale et Plombasec le boucher l'a paré très proprement.

-Je le barde ou pas ?

Après on s'est tous senti mieux et on est allé se coucher.

 

Pendant six mois tout a bien marché, l'éolienne donnait tout ce qu'elle pouvait, c'est pas le vent qui manque par ici mais on a vite grillé les batteries et elle est tombée en panne une dizaine de fois, ça ne faisait rien il y avait un moteur auxiliaire et on la faisait marcher au mazout parce que les gens d'ici y auraient vu un mauvais présage si elle était restée immobile trop longtemps et Jean-Claude notre maire il tenait à sa réélection.

De toutes les façons pour obtenir les pièces il fallait s'adresser au Tadjikistan parce  que le fabricant hollandais sous-traitait le service après vente auprès d'un industriel local, le temps qu'ils nous dépêchent un dépanneur à cheval, on perdait bien trois semaines, c'est bien l'Europe mais c'est pas encore assez grand tant qu'on aura pas intégré les steppes d'Asie centrale ça servira pas vraiment. Ceux qui habitaient sur la place de l'ex-Eglise se plaignait bien un peu du bruit mais bon il faut aussi savoir faire des concessions au confort quand c'est pour l'avenir de la planète.

Avec tout ça le budget communal battait de l'aile, on a déconstruit encore le monument aux morts qui comme l'a dit le maire était plutôt un monument à la guerre et loti le cimetière communal pour donner des logements aux fonctionnaires de l'Observatoire de Branlettogie Urbaine (ou quelque chose comme ça, je me souviens plus exactement de quoi ils s'occupent mais eux non plus alors !) qui nous arrivaient par cars entiers.

 

  Et puis une fin d'après-midi de Novembre sur le coup de six heures un minibus est arrivé sur la place, à l'intérieur il y avait le quatuor Bortak.

-Merde ils viennent pour le  Te Deum ! Me suis-je exclamé ! (j'aime beaucoup m'exclamer, surtout en public !)

Cela faisait bien trente ans qu'ils venaient chaque année le quatuor Bortak pour une unique représentation, celle du Te-Déum des Otages, ils étaient tous aveugles, père, mère, neveu et nièce il n'y avait que le fils qui ne l'était pas, il conduisait les orgues et le minibus, manque de pot nous a expliqué le vieux père il était mort au Printemps .

-Mais ne vous inquiétez pas il est toujours avec nous, tout ira très bien. Comme à l'ordinaire.

L'ordinaire il avait quand même un peu changé mais à les regarder s'habiller, déployer leurs pupitres, s'échanger les partitions (en braille!) et s'installer comme chaque année, personne n'osait trop leur signaler qu'il n'y avait plus d'église au dessus de leurs têtes et que les orgues eux aussi avaient disparu.

Il y avait autre chose qui nous trottait: on se demandait qui pouvait bien conduire le minibus.

Petit à petit tout le monde s'est rassemblé autour du quatuor d'aveugles, la même foule que chaque année, l'éolienne s'était mise à ronfler, il y avait un vent à décorner un président de la République.

Le spectacle était comique: ce minuscule chef d'orchestre à baguette et canne d'aveugle, en habit de soirée, au pied de notre blanche, énorme et meuglante éolienne.

Soudain le vieil aveugle s'est tournée vers l'engin, il a tapoté de sa baguette sur son pupitre et l'hélice s'est  arrêtée de tourner, malgré le vent terrible et maudissant.

Sur ce le vieil homme  a pointé sa baguette vers l'emplacement de la grande tribune où se tenaient avant leur démolition les orgues de Sainte Euphrasie, il l'a levé sans faiblesse... et les orgues ont retenti comme je ne les avais jamais entendus.

Publié par urbane à 23:28:43 dans / J-M Beurleymois, élu local, de la race des déconstructeurs de cathédrale... | Commentaires (0) |

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