• Mouloud l'Afghan (suite5)

    Le lendemain les journaux ont causé de rien, ils avaient eu consigne d'écraser le coup, c'était lisible, des fois que la populace demande à se faire rembourser son effort de la veille, la nation réunie avait poussé fort pour les pauvres, cette fois il y avait même pas eu besoin de lyncher quelqu'un pour se rassembler, on s'était chié dessus « tous ensemble pour..., vers un monde meilleur ousque... »
    Le Chef Dudu nous tenait au courant de l'avancement de l'enquête, l'inspecteur Jean-Jean avait dans l'idée de se prendre des vacances aux Caraïbes avec deux putes polaks de ses relations, le Chef Dudu l'a rappelé à l'ordre et collé au vert Porte de Bagnolet, avec le Chef Dudu aux manettes on était quand même plus rassuré, il a su brouiller la piste.
    Et puis ses collégues toujours aussi mal renseignés ont organisé pour expliquer la disparition surprise de la chanteuse et rester dans le ton un accident bidon de moto-crottes, comme ça elle était pour ainsi dire morte au champs d'honneur.
    La Tévé à grands coups de commémorations en a fait une icône, ce qu'elle était déjà pour le connaisseur, une icône à manger du foin.
    Une fois l'affaire tassée, on s'est remis en campagne, mais maintenant on était encadré, le Chef Dudu avait pas tant viré cupide que débéctard.
    On avait gardé le carnet de Pontdezig, tout ce qui était comiques, sportifs, ou acteurs officiels, on s'en chargeait, c'était Dupouët qui était notre chef opérationnel, j'étais son adjoint, ‘le Chef Dudu qui m'avait nommé, je crois qu'il m'aimait bien.
    -T'es encore celui de tous qui «lui» ressemble le moins. Au moins toi t'es pas un de ces bourgeois va de la gueule comme monsieur votre père.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>

    *

      On a commencé par les comiques, c'était pas le plus rigolo, mais Pontdezig avait découvert une œuvre de dévouement au bien public, mal connue, un peu comme la société de sauvetage en mer sauf qu'elle affrontait pas la vague et était à but obsessionellement lucratif: le Corps Volontaire des Comiques Assermentés (CVCA).
    C'était les artisses prioritaires qu'on voyait tout le temps à la tévé mais ce que le populo savait pas c'était qu'en échange de certains avantages appréciab' (Datcha dans la banlieue ouest de Parisgrad, Renault Dacia à siéges arrières rabattables, devoir internationaliste à prix réduits en classe affaires et inscription d'office aux jeunesses Smurfistes pour la descendance), ils avaient souscrit chacun un engagement de 7 ans renouvelables pour être flic de plateau à la tévé et mettre des pévés aux quelques rares déviationnistes invités là pour l'édification des populations et rappeler à l'ordre les ceusses, les braves gens, les non-pères de famille qui z'en prenaient un peu trop à leur aise a'c le règlement.
    -L'est à vous le trav' à casquette ?
    -Oui, c'est... c'est mon ami Fido Marcel. Oui mais monsieur l'agent je le tiens en laisse.
    -Affirmatif. Mais z'avez pas le droit de le faire uriner sur la pelouse. La pelouse c'est naturel. Le naturel c'est conséquemment de la nature. La nature, c'est subséquemment sacré. ‘seriez pas présentement chasseur vous des fois?
    -Ah non quelle horreur ! Non, je vous jure bien monsieur l'agent ! Ah ça non !.
    -Bon allez ça va pour cette fois, cerculez ! <o:p> </o:p>
    Les artisses, les vrais, pour moi c'était comme les grands truands, des mecs qui se moquaient de l'avenir, qui crâmaient l'argent, faisaient des coups quand ils n'en avaient plus et s'en réveillaient le lendemain tout étonné d'être encore en vie, mais eux ce qui les faisaient marcher c'était l'idéal factionnaire, garde-barrière, ça qui les rassurait qu'il y ait une barrière, pouvoir l'actionner les jours de service au nez des civils et s'en tenir du bon côté, toujours.<o:p> </o:p>

    *

     
    Là on peut dire que ça a rendu un max à partir du moment où Dupouët a inventé de les mettre à l'amende, les moralistes de tréteaux, comme n'importe quel barbeau ou tenancier de boîte, la taxation d'office décrêtée par Dupouët était d'un bien meilleur rendement que n'importe quel cassement mais, pour mettre la machine en route il a bien fallu en chauffer une douzaine, faire des exemples. On déboulait chez eux en pleine nuit, on les branchait sur le secteur ou on les travaillait à l'ancienne au tisonnier rougi, ça qu'il préférait le Dupouët, le travail bien fait, se laissait porter par l'inspiration, le plus difficile c'était d'affronter leur goût de chiotte, découvrir ces intérieurs bourgeois fin de siécle: Starko-Combasien ou Combaso-Starkien qui se ressemblaient tous, avec d'identiques manches à couilles crypto-blondasses qui servaient de maîtresse de maison et se révélaient infoutus de faire deux œufs au plat aux travailleurs de la nuit qu'on était, quand on débarquait chez eux su'le coup de trois heures après avoir visité l'appart de deux de leurs collégues comiques d'état. Rien à voler, rien à violer, sinon quelques fois la bonne dominicaine pas déclarée et rapportée de là-bas en souvenir utile. <o:p> </o:p>
    Sur que quoi, le bureau directeur des Artistes Officiels et Assimilés, le Présidium de l'Union des Ecrivains Français de Langue Soviétique, l'Union Cycliste du Val-de Marne (on avait bien chauffé leur président mais on s'était escusé, c'était une erreur qu'avait fait ce con de Dupouët en recopiant ses notes), le Syndicat National des Journalistes en Maison (enfin tous ceux qui étant en carte avaient pas été déclarés vérolés) et l'Académie Françoise (qui rit quand on la boise) de Farces et Attrapes, ont bien élevé quelques protestations auprès des autorités qui commençaient à renifler d'où venait le coup mais craignait de se faire taper sur les doigts par Dugenou le deuxiéme, il s'était succédé à lui-même malgré son délabrement avancé, il se sentait mieux depuis qu'il s'était mis à la médecine vaudou et buvait chaque matin le sang d'une vierge (d'importation, à Paris on était en rupture depuis la libération) sacrifiée dans l'arrière-cour et replantée en bordure, après consommation, dans les massifs du parc.
    Il se dopait en prévision d'un troisième mandat qu'il comptait effectuer sereinement depuis le funérarium de Bagneux en évitant le plus possible les voyages en province, le corbillard étant fatigant à la longue et tout ce beau monde protestataire s'est retrouvé embastillé une douzaine de mois pour défaut de disque de stationnement .
    -Encore la bande des batards ! Toujours la bande des batards !
    Ah les batards d'enculé...! euh je veux dire les enculés de batard ! Bredouillait en rond dans son bureau monsieur le préfet de police qui n'osait s'ouvrir du problême devant Pharaon, quoique vieil intîme du Président.
    Il l'avait connu quand il était secrétaire général de la préfecture des Basses-Alpes lors de la première campagne après-guerre de M. le Modique pour enlever le siége (percé) d'une vieille raclure rad-soc. ex-conseiller national de Vichy, il lui avait donné un coup de main pour  le défenestrer.<o:p> </o:p>

    *


    Bien entendu les journaux s'ouvraient pas plus, au contraire ils la fermaient et nous on se marrait, la terreur qu'on a fait régner à l'époque, vrai on est entré dans la légende, la légende d'autant plus belle qu'elle était clandestine, la légende murmurée des nuits parisiennes.
    Tous nos clients possibles faisaient la jauge des premières, ils reformaient le troupeau, vite fait d'instinct, de crainte en rentrant chez eux de nous retrouver dans leur salon.
    Il faut avouer que le Dupouët se sentait plus, pour ça il ressemblait à monsieur not'père, cette manière de passer facilement de la médiocrité conformiste à la mégalomanie proportionnée, le genre employé de bureau, comptable de confiance qui vire homme à putes et flambeur de casino.
    En fait je crois qu'ils étaient un peu tous comme moi, des clébards dominés, des mordus qui se rêvaient dévoreurs de préposés.  <o:p> </o:p>
    Et puis l'Inspecteur Jean-Jean ouvrait en grand, il avait délaissé la palombe pour l'artiste de passage, c'était lui qui nous taillait la route, d'autant que les Renseignements Généreux faisaient le ménage après notre passage, enlevaient les cadavres, débarassaient la table, brûlaient les restes de belle-maman dans le jardin avec les feuilles mortes, couchaient les enfants, sortaient le chat, regarnissaient le frigidaire et inventaient des carabistouilles, allay donc une fois, pour expliquer le forfait du jour, c'était de plus en plus étonnant mais toujours à visées pédago-moralisatrices:
    -... je vous rappelle l'information principale de cette édition : la mort tragique de la vice-championne olympique de tapinage artistique Annie Nipotcha, l'élastique de son slip ayant lâché dans un triple salto arrière inversé, elle a chuté lourdement sur la glace de la patinoire olympique de Bézons, les pingouins de service n'ont pas pu la réanimer. Le député-maire de Bézons Etienne d'O. très ému a dénoncé la montée de l'estrémisme. A ce propos nous vous rappelons la grande campagne nationale: « Ton slip c'est ta vie, éh ducon ! » Pour être sûr que vous vérifiez l'élastique de votre slip avant de prendre la route, le gouvernement a dépêché pour ce premier jour de départ aux sports d'hiver 1190078 policiers et feldgendarmes sur les routes afin d'effectuer des contrôles inopinés et réouvert le bagne de l'île de Ré pour les contrevenants. <o:p> </o:p>

    *

    <o:p> </o:p>
    Dupouët est mort de « la maladie » au début de l'été. Dans la bande personne savait qu'il était malade, bien sûr on avait tous remarqué qu'il était de plus en plus maigre, mais il avait jamais été obése non plus. Il a pas voulu qu'on aille le voir à l'hosto, j'y suis allé quand même toujours mon côté clébard, c'était encore un môme, un môme de trente-cinq ans de cette génération qui avait jamais eu ses aises, qu'on avait pas laissé  s'installer dans la vie, coincée entre les révolutionnaires soudés à leur rond de cuir, le nez sur la rente publicitaire et les poupées de fer, les effrayants clônes de la dégénération Mitée rance, ses autres fils tellement plus naturels que nous autres, puisque eux rendus à l'état de nature, barbares, sans passé, sans moral, sans religion, mais la tête pleine de consignes de bord: ne pas fumer, ne pas boire, trier ses poubelles, surveiller son voisin, le dénoncer quand il fume, quand il boit ou qu'il trie pas ses poubelles, en groupe, bouger, teufer, sourire le plus possible, en solitude penser le moins souvent, célébrer les valeurs supérieures désignés par l'autorité supérieure et faire la fête là où on vous le dit, soit de préférence dans le caniveau, saluer bas la liberté sans toutefois trop tirer sur la chaîne et par dessus tout mordre quand on vous dit de mordre, qui on vous dit de mordre.<o:p> </o:p>
    Vers huit heures et demi, une jeune infirmière tremblotante s'est pointée avec un gobelet, qu'elle a posé sur la tablette, et quand elle s'est barrée, j'ai vidé le verre dans le lavabo.
    Elle est repassée à dix heures, me croyant parti, avec son « cocktail ».
    -J'avais demandé un « Bloody Mary » mais enfin bon...
    -Non ! Buvez pas ça ! C'est... c'est pas par vous !
    J'ai laissé tombé le gobelet sur le carrelage :
    -Un conseil, ce soir servez plus en terrasse, ma petite dame et prenez bien soin du frangin.
    J'y suis retourné le lendemain, il était plus dans sa chambre, un toubib, ouvert, souriant, moderne, sympathique m'a dit que Dupouët était mort  su' le coup de minuit :
    -Vous êtes sûr que c'est pas plutôt à onze heures.
    -Négatif. Minuit.
    -Sans doute que le bouillon de onze heures avait du retard alors.
    -Votre ami est mort dans la dignité c'est le principal.
    -C'était pas mon ami, c'était mon frère et il est mort en se chiant dessus comme tout le monde, vous verrez, vous y viendrez vous aussi.
    -Négatif. Dignité. Minuit.
    Qu'est-ce que vous voulez discuter avec ce genre de vopo, ah c'est pas les vocations de flic qui manqueront un jour dans ce foutu pays.
    Le soir on est allé lui scier sa direction à l'humaniste, histoire qu'il garde au moins un bon souvenir de Dupouët.
    On est sans doute des sauvages, nous autres arabes, mais chez nous on bute pas les bébés, on achéve pas les malades et on envoye pas nos vieux à l'asile.<o:p> </o:p>

    *

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    A propos de vieux, M. le Modique a même pas téléphoné ou envoyé des fleurs.
    Et ça m'a foutu en rogne, s'il croyait qu'on allait lui foutre la paix, la succession me revenait de droit, l'inspecteur Jean-Jean a bien essayé de nous intimider en sortant une fois de plus son flingue devant l'assemblé générale des batards réunie dans l'arrière-salle d'Ernest Lagriffule, restaurant de spécialités, il a d'ailleurs réussi à en intimider quelques uns dont moi, je le reconnais volontiers, cette manie que j'ai de serrer les muscles fessiers au premier danger, mais l'inspecteur Dudu est intervenu:
    -Ranges ça tu veux, tu vas te blesser grand con.
    Et il m'a posé la courônne sur la tête, c'était un légitimiste l'inspecteur Dudu, pas le genre à sacrer l'usurpateur, le maire du palais, pas pour ce coup que le Charles Martel de la poulaille parisienne arrêterait l'arabe, non mais des fois. (à suivre...)
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