• Mouloud l'Afghan (suite 8... ça se tire...)

    Toute guerre terminée, j'ai pensé à nous rapatrier, M. le modique était mort dans la dignité en se chiant dessus et en réclamant un  cureton pour parfaire la vidange, sa dernière branlette, le successeur avait pas inventé le beurre persillé, notre affaire était sans doute moins chaude mais the swinging mollah, voulait continuer et suivre la troupe, il avait pris une mentalité de cantinière le Jean-Pierre. Les affaires marchaient pas mal, on a été invité au 1° Festival Intertribal de Variétés coraniques de Kaboul et on y est allé en ... autobus réquisitionné de la RATP (Régie autonome des Transports Pristiniens).
    C'était un copain que j'avais connu en Belgique, un intellectuel, ancien des jeunesses communisses belges (si, si ça existe), Mouloud Chapiron qui avait pris en main la direction du centre culturel de Kaboul et qui organisait ça : « l'Islam face au questionnement polyculturel et au multicentrisme contemporain. » C'était le titre du programme qu'il nous avait envoyé. Mais très vite on en a reçu un autre: « La tradition et les traditions traditionnelles dans l'Islam traditionnel » et encore un autre: « ‘utain ma couille ! Putain y m'ont arraché ma couille gauche, putain vienzez pas les gars c'est des fêlés! » Qu'il nous avait gentiment dédicacé avec son sang et enfin quelques jours après un avis nous est parvenu qui nous annonçait que Mouloud  « le borgne » avait été nommé à une autre fonction et son cadavre jeté aux chiens.
    Pas à dire le service des postes kabouli marchait drôlement bien.
    J'ai demandé à ce con de Jean-Pierre s'il y tenait toujours autant à sa tournée, mais il m'a même pas répondu il était plus remonté que jamais, il était à la limite de l'hallucination et murmurait sans arrêt: « ...nougat... nougat... » moi je me serais bien tiré mais on était déjà à la frontière et donc en altitude, ça caillait ‘achement mais c'était pas que le temps qui me foutait le frisson. <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>

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    Finalement le festival s'est très bien passé, la bonne idée c'était d'avoir invité en vedette américaine Salvatore Adamo, je savais pas qu'il était toujours vivant, maman elle avait tous ses disques, à la maison, il est passé juste avant l'éxécution capitale, il chantait toujours aussi bien, il y avait que sa voix qui était un peu voilée, et puis il tremblait quand même vachement, sans doute l'âge, mais c'était beau de voir toutes ces belles figures de guerriers, barbus, cradingues, émus, reprendre en chœur et en dansant le slow, à force de vivre ensemble à la guerre comme à la ville, ils étaient tous devenus un peu pédés les guerriers sus-nommés : « Laisses tes mains sur mes hanches » et « Tombe la neige », le plus marrant c'était qu'elle tombait pour de bon, la neige, de la bonne, de l'afghane, il y en avait qu'un, qui faisait la gueule, il était même blême, c'était le managère du chanteur, Charley Béthouani, pourtant il avait été récompensé par les autorités, pour le remercier d'avoir fait le voyage il avait eu l'autorisation tamponnée de rapporter ses couilles en souvenir... dans un bocal.
    Ce con de J.P a même admiré le travail fait par un bourreau assermenté :
    -‘pas à dire c'est du beau boulot, ‘z'avez vu la découpe, pas maladroit le gars!
    On aurait dit qu'il avait un peu de regret de pas avoir choisi ça comme formation qualifiante et puis il est monté sur scéne, et là il était transformé, il a même pas attendu qu'on sorte le cadavre de la mère de famille adultère qui venait de se prendre une balle dans le chignon et tout de suite ça a été l'ovation.
    On était tombé sur des connaisseurs.
    D'ailleurs le soir en comptant la recette, ça se palpait:
    -Alors combien ? M'a demandé Charley frémissant, au bord de l'évanouissement, il voulait rapporter le plus vite possible son bocal dans un centre de secours outillé.
    -Ah il y a de la coupure.
    Il y avait à peu prés sur la table 37 milliards d'afghanis lourds, au cours du jour pas loin de trois cents balles.
    On a tout laissé à Charley pour qu'il tente la greffe une fois rentré à Paris. <o:p> </o:p>

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    On a fait comme ça quelques tournées en province pendant trois, quatre années, et il faut voir ce que c'est la province afghane, déjà que la capitale ressemble à une décharge publique de chez nous mais en plus négligée, en plus ils se foutaient su' la gueule en permanence et une fois sur deux on se retrouvait derrière les lignes ennemies, mais enfin il faut reconnaître qu'ils respectaient sinon l'artisse au moins le saint homme, même ceux d'en face.
    Et puis les Imman's brothers nous faisaient du tort en disant partout qu'on était pédés, y pouvaient causer eux qui étaient même pas brothers, bref on s'est retrouvé très vite à moitié clodo, moi et le saint homme, de plus en plus halluciné, et un beau matin complétement paumés dans une sous-préfecture montagneuse après que l'organisateur eut passé la frontière pakistanaise sans prévenir en emportant la recette de nos galas, on était dans un hôtel minable, et on avait pas de quoi cigler la note, on se préparait à se tirer à la passée du soir quand le patron nous a repéré.
    -Et les gars vous croyez pas que ça serait un peu con de vous tailler sans avoir bouffé.
    J'en ai lâché notre grande valise en carton bouilli, où il y avait tous les accessoires de scéne, le type avait l'accent parigot, c'était un hippie, arrivé dans le coin à vingt ans dans les années soixante-dix et qui y était demeuré, tout le monde l'appelait le Vieux Bob, lui son truc c'était plutôt l'hindouïsme, le genre planche à clou et trucs bizarres, inoffensifs mais bizarres.
    Mais le steak-frites de son cuistôt valait le détour, lui il en prenait pas, il bouffait des racines et des fois rien du tout pendant une semaine, il était déjà pas épais pour l'ordinaire alors par temps de jeûne. Et puis un autre truc à lui, des fois il faisait le flou, je déconne pas, on avait beau accommoder, il restait flou, tous les mecs de la salle à manger de son hôtel avaient beau s'y mettre, chausser des loupes et des verres correcteurs, le Vieux Bob restait flou pour le commun.
    -Non mais t'as vu ça J.P ? Je donnais un coup de coude au Mollah Jean-Pierre qui était en train de reprendre des frites.
    -C'est le démon qui l'habite.'te foutrais ça au trou moi ! Qu'Allah le Miséricordieux le consume sur place ! Scrouuch ! Scrouch ! Passes-moi le sel tu veux.
    Il avait même pas la reconnaissance du ventre, mais au vrai, ce mec, sa vocation c'était jamais que d'être un flic, un flic de n'importe qui ou de n'importe quoi, mais un flic.
    Le Retentissant ne l'ayant point foudroyé, le Vieux Bob fit le point et revint vers nous avec le dessert, spécialité maison, une mousse au haschich et au chocolat Poulain dont il avait le secret, il était marrant à voir avancer, parce qu'il avait un poids accroché à chaque couille et quand il marchait sa couille de droite lui descendait jusqu'au genou pendant que celle de gauche lui remontait vers le nombril, à ce qu'y disait ça lui faisait même pas mal, c'était un brhamane de Bangalore  le grand Sardhumichnu qui l'avait initié au croisement de couilles sans douleurs et à ce genre de talents de société, par exemple quand il allait aux commissions, il se faisait des noeuds à la bite pour pas oublier le haschich, le chou-fleur, les poireaux... et le chocolat Poulain. 
    -Tiens vous vouliez partir vers le sud, si vous voulez je vous emméne, demain, je pars faire la saison en bas, j'ai un autre établissement, si ça vous dit de m'accompagner, dans le pays, il est préférable de pas voyager seul.
    J'étais partant, je l'aimais bien le Vieux Bob, il avait une autre conversation que l'aut' louf et puis il jouait bien au poker et il m'apprenait des tours, quelques fois devant la glace de ma chambre, je réussissais à me rendre un peu moins présent au monde, à me faire un peu flou, disons très légérement hamiltonien mais sans vaseline, oh c'était pas encore terrible mais je travaillais, il y avait qu'un truc que je réussissais vraiment pas c'était le pense-bête hindou, j'avais beau tirer dessus il me restait jamais assez de longueur pour faire un nœud au ballon, quand je lui demandais ce que c'était son secret, il me répondait toujours :
    -Il suffit de perdre, celui qui perd le plus complétement atteint à la sagesse... pour ça que je me suis mis au poker. Bon tu me disais, pour ce qui est des nœuds à la bite, il faut être né là-dedans, je suis natif du Guillevinec, alors tu penses.


    *

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    On est donc parti un matin vers le sud dans son vieux Toy. On se disait qu'en bas, au moins il ferait plus chaud, on aurait le soleil.
    Et puis on est tombé en panne.
    -C'est le delco, c'est toujours le delco là-dessus, je dois en avoir un de rechange.
    C'était son maître spirituel, le bhramane le grand Sardhumichnu de Bengalore qui lui avait enseigné que « c'était toujours le delco ».
    Il a changé le delco, mais on est pas reparti pour autant :
    -Y doit y avoir une soupape de grillé.
    Et l'aut' con, le grand Sardhumichnu qui lui avait rien dit sur la grillade des soupapes, comme quoi la sagesse humaine a des limites.
    Il a fallu prendre les sacs et partir à pinces vers la civilisation, façon de parler.
    Le vieux Bob prenait ça en rigolant moi j'étais bien avec lui,  J.P faisait la gueule, c'était une grosse feignasse le flic parisien, il a voulu s'arrêter pour le Mogreb, mais pendant qu'il priait, d'ailleurs pas dans la direction de La Mecque, il avait paumé sa boussôle et n'avait aucun sens de l'orientation (il aurait pu faire carrière à la circulation), le vieux Bob et moi on discutait.
    On s'est arrêté à la nuit, on a dormi, il caillait un peu mais on était tellement fatigué.
    On a marché comme ça une bonne semaine, depuis que j'étais arrivé dans ce foutu pays, le temps n'avait plus aucune importance pour moi, j'avais compris que toutes les heures ne se valaient pas et qu'une minute d'agonie retentit plus longtemps dans le monde que soixante années de cotisation aux caisses de  couennerie mutuelle.
    Les provisions de choucroute et de cassoulet hallal de J.P s'épuisant, il a fallu qu'il se mette à bouffer des racines comme nous-autres.
    Au soir le Vieux Bob a déplié sa carte :
    -Bon normalement il devrait y avoir une ville derrière les montagnes... voyons... c'est ça: Nasr-el-Bézons. Demain on devrait y être.

    Le soir devant le feu il a sorti son harmonica, il a fait le flou, la pompe d'incendie et le passage du cap Horn et d'autres tours marrants et on a chanté Montagne-Pyrénées tous ensemble et puis on s'est couché.

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