• Mouloud l'Afghan par Lofti Benayak (suite 6)

    *


    Noël qui arrivait, on a tous reçu des invitations par motard, sauf moi, alors là j'ai décrêté la gréve générale, j'ai fait qu'une exception, Padillac, le brave et con Padillac, je m'ai dit que ça allait lui foutre un bon coup de noir au machiavel de la Charente Inférieure de se retrouver en tête à tête avec ce gilet de laine, et de fait, par les accointances qu'avait conservé le Chef Dudu on a appris que le vieux s'était foutu dan' une rogne pas croyab' et qu'il avait gueulé tout croisé de haîne :
    -Foutez-moi cette saloperie de crouillat en l'air !
    La saloperie de crouillat c'était votre dévoué moi-même, pour le créateur de l'antiracisme breveté d'état c'était une jolie pensée, mais je m'étais toujours douté d'un truc commak, pour avoir touillé ce genre de soupe aux charançons comme il l'avait fait en remettant du sel pendant des années c'était bien qu'il avait du goût pour ça, au moins pas trop de dégoût quand il se penchait dessus, et remettait un coup de chauffe, et la goûtait ‘voir si ça manquait pas encore un peu de poivre.  
    Le plus triste c'est que le pauvre con de Padillac a été privé de dessert et il a même pas eu droit à sa photo non dédicacée de l'auguste, il les gardait pourtant toutes précieusement dans h'un alboum spécial.
    Le Chef Dudu m'a pris dans un coin du café Lagriffule qu'il quittait plus depuis que ses supérieurs l'avaient mis à la retraite d'office six mois auparavant pour incompétence caractérisée, ces cons-là le prenaient pour un dormeur, et où il refaisait le même papier depuis la mort de « son petit Pontdezig » devant le même Paris-Turf :
    -Alors ça mon p'tit Momo t'aurais pas dû, il nous la jouait Zeus bon papa parce que ça le flattait de pouvoir retenir l'orage maintenant il va nous la faire Jupiter tonnant.
    Il rigolait pas le Chef Dudu, il en savait plus que moi, plus que nous, plus que vous, ‘pas oublié que de formation, de vocation c'était un vrai flic: un gardien de la paix, un flic de carrefour, il en avait vu des trucs dans sa vie, du coup j'ai serré les fesses, je sais mais ça virait au tic.
    Il s'est levé, il a plié son Paris-Turf, il a vidé sa fine, il a pris son manteau, il  passé la porte du Café Lagriffule et une bagnole l'a écrasé, très proprement... ah ça très proprement.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>


    *

     
    La guerre était déclarée et j'héritais du commandement en chef, j'ai rameuté l'Inspecteur Jean-Jean qui taquinait la pute en Auvergne et tous les batards, tous étaient partisans de venger le Chef Dudu... tous sauf... sauf quelques uns dont les jumeaux Ribodeaux-Pottard, qui maintenant qu'ils avaient de l'oseille en banque, menaient la fronde et voulaient discuter raisonnablement des modalités d'une reddition honorable en rase campagne avec ou sans intromission.
    -On ne peut pas décemment prendre un pays en otage pour une affaire de famille. Tout cela peut et doit se régler discrétement au bénéfice de chacun.
    -De chacun des Ribodeaux-Pointard.
    -Au bénéfice de tous j'entends.
    Je savais bien qu'ils avaient commencé les négociations dans mon dos et que c'était ce con de Padillac qui jouait les Kissinger de banlieue.
    De notre côté l'inspecteur Jean-Jean était revenu d'Auvergne avec de belles couleurs, de solides résolutions et quelques amis corses autant que décidés, survivants de la bande de la Petite Courônne qu'il avait serrés dans le passé, retrouvés dans une station thermale, cotoyés le temps de la cure et qui d'après lui pourraient nous servir de cadres.
    -Leur spécialité à mes pôtes à moi, c'était le braquage grande taille, rien en dessous du milliard, ça qu'il nous faut, y en a marre des artisses, c'est peigne-culs et compagnie, y me foutent le shwartz.
    -Ouais mais ça tombe régulièrement.
    -Eh justement plus. Y paraît qu'ils ont reçu des ordres de plus nous cigler. Je te le dis môme ça sent le crâmé, tu ferais bien de larguer tes batards du diable et de tenter le gros coup avec mes pôtes à moi et après quoi on pourrait faire un beau voyage.
    On devinera que si je n'étais pas tellement partant pour le gros coup, je l'étais plus pour le voyage organisé, j'avais dans l'idée d'arrêter bientôt les comptes et avec mes économies, une partie seulement, avec le reste j'avais dôté Maman qui venait de se marier en blanc avec Perez y Perez et lui avait acheté un cirque en même temps qu'elle payait un beau camion-citerne, son rêve de tout-môme au beau-père qu'elle avait quitté sans le quitter tout à fait, oui donc j'avais décidé de partir en América del sul retrouver Mauriac Raymond, mon grand homme à moi, faire le pèlerinage, népa.
    Mais ce con de Jean-Jean a choisi d'en faire qu'à sa tête, il y avait plus le chef Dudu pour le retenir et moi question autorité, j'ai jamais été bien terrible.<o:p> </o:p><o:p> </o:p>


    *

     
    Et c'est comme ça qu'un soir je l'ai vu débarquer tout couvert de sang dans le chouette deux piéces-terrasse-kitchenette-parking que j'avais loué dans le 17° sous un faux blase et que personne connaissait, pas même maman (qui avait pourtant son bachot !).
    J'étais en train de regarder à la tévé la grande saga de l'été de Téhefhuns : « Tous les cons s'appellent Jean-Pierre, Jean-Pierre. »
    -Change de chaîne ! Il a gueulé
    -Qu'est-ce que tu as ? Tu veux te lancer dans le braquage de téléspectateur.
    -Mets les informations je te dis bordel.
    Au journal parlé de la troisiéme chaîne, y causaient d'un accident d'avion en grande banlieue.
    -Ben quoi c'est un accident d'avion.
    -Mon cul, cette aprem' avec mes pôtes à moi on a braqué le Franprix de la Porte d'Aubervilliers on était tuyauté de première bourre rapport à une caisse noire d'un club de foot parisien  qui y était domiciliée, il y avait pas loin du milliard à ce qu'y paraissait. On était bien outillé et ça a gentiment commencé...
    -Je devine que ça s'est tout aussi méchamment terminé.
    -La faute à l'aut' con, le trou du cul qu'on a braqué l'aut' fois, mais si le vieux beau, çui-là qui passe dans toutes les dramatiques de la première chaîne, moi, je faisais le pet avec deux de tes frangins pendant que les corsicos opéraient chez le directeur, et l'aut' phoque qui faisait une animation déguisé en lapin géant il est allé tuber à la flicaille qu'il m'avait reconnu, résultat les flics du quartier se sont pointés, ça s'est mis à défourailler de tous les côtés en plein magasin... ils ont eu de la Hure et Jocquelin et le lapin géant aussi. Et sans doute qu'ils ont reçu des ordres pour coincer la bande des batards pasque ça très vite été le plan Orsec, au moment où on allait se replier il nous est tombé les pandores du GIGN dessus et eux ils venaient pour le carton, surtout qu'à ce qu'y paraît ils s'étaient gourés et on les avait balancé sur le Carrefour de Chambourcy au début et il avait fallu qu'ils replient leur parachute et qu'ils remettent leur caddy pour reprendre leur piéce avant de re-sauter sur Aubervilliers, pour dire que quand on les a touché, ils étaient colères.
    -Aubervilliers ville-martyre si je comprends bien, il y a eu des morts?
    -Tout ça !
    Et il me désignait l'écran de téloche où on nous détaillait la carcasse de l'avion avec encore attachés à leurs fauteuils les dizaines de victîmes, ‘sommateurs sidérés qui serraient encore leurs sacs Franprix à moitié calcinés.
    -Tu veux dire que...
    -Sûr je reconnais l'inspiration des collégues.
    -Et la bande ?
    -Tous pris à part Jocquelin et La Hure qui...
    -Et tes potes à toi ?
    -Ils s'en sont sortis, c'est des professionnels eux, ch'uis désolé pour tes frangins, j'aurais pas dû les emmener, mais ils avaient insistés...
    -Pour visiter le Franprix d'Aubervilliers. Et comment tu connaissais ici ?
    -Un soir je t'ai suivi, je peux pas m'en empêcher, mon instinct de flicman.
    -Et c'est le susdit instinct qui t'a dit de venir me mouiller dans tes braquages pharaoniques à la porte d'Aubervilliers.
    -Je suis pas venu seul ?
    -Il y a tes potes à toi c'est ça?
    -Affirmatif. Ils attendent dans le parking... mais j'ai aussi apporté ça !
    Et il me désignait de son regard ordinairement bovin mais exceptionnellement pétillant, un gros sac poubelle dans l'entrée.
    -C'est quoi.
    -C'est le butin... le gros lot, y a plus qu'à partager et naturellement t'en es. Alors je peux faire monter mes potes à moi maintenant ?<o:p> </o:p>


    *

    <o:p> </o:p>
    Je pensais à Jocquelin et de la Hure pendant qu'il déballait le butin sous les yeux des corses, d'abord émerveillés devant les quelques liasses de cent et puis furibards à mesure que l'autre gros con alignait les maillots, les figurines en plastique, les désodorisant en forme de ballon, les vraies coupes en faux plastique, les peluches en acrylique du Séchuan, les écharpes clignotantes et les bonnets de supporter à oreilles, les...
    -Mais putain quand je lui ai dit au gros naze de directeur de vider le coffre et de tout mettre là-dedans, y  a personne parmi vous qui a eu l'idée de surveiller l'emballage !
    -Eh quoi Jean-Jean c'était toi le chef-chef, il fallait ordonner et tu aurais été obéi.
    C'était le plus vieux des corses qui s'était levé pour tirer l'oreille à Jean-Jean.
    -Oui tu as raison Doumé excuses-moi.
    Il était pas difficile de deviner que c'était un examen de passage le braquage de tantôt et qu'il venait de se bananer outrageusement le Jean-Jean.
    -Au vrai c'était quoi tes renseignements. Tu n'as pas été sérieux mon ami. Maintenant il va falloir que tu nous sortes de là Jean-Jean.
    Il chocottait en stéréo l'inspecteur Jean-Jean, presqu'autant que moi, il faut dire que le vieux corse était impressionnant, pas de doute çui-là c'était un mordeur, un dominant, un dix cors (au pied).
    -Mais tu as bien vu, avec l'aut' nave qui m'a reconnu, ch'uis autant recherché que vous autres Doumé maintenant.
    -Eh bien justement, il vaut mieux de ne pas perdre de temps, tu ne crois pas, allez, et le petit vient aussi.<o:p> </o:p><o:p> </o:p>


    *

    <o:p> </o:p>
    Comme ça que je me suis retrouvé otâge des corses et en cavale avec cet imbécile de Jean-Jean, la bande des batards avaient été faite aux pattes, j'étais le seul encore dans la nature.
    Ils n'ignoraient pas mon ascendance illustre, Jean-Jean les avait  rencardés, et sans doute avaient-ils dans l'idée en cas d'urgence de m'échanger contre un non-lieu full options, mais en face ils l'a joué autrement que prévu et s'ils causaient pas de moi, ils en avaient fait une vedette de l'ex-inspecteur Jean-Jean (entretemps il avait été révoqué par le ministre) et ils lui avaient cloqué sur le paletot quelques très vilaines actions dont des viols, une douzaine au moins, commis sur des fonctionnaires agées des services publiques dans l'exercice de leurs fonctions sacerdotales:
    -C'est vrai ce qu'y racontent à la tévé? T'es vraiment un vicelard te taper des vieilles !
    -Tu penses ils en profitent pour vidanger la cuve à merde. Je les connais même pas ces vioques, ‘jamais vues... tiens la Germaine ah celle-là ouais c'est une toute bonne !<o:p> </o:p>

    On a vu du pays, une cavale, c'est presqu'aussi passionnant qu'une tournée de représentant en layettes dans la France variqueuse. On allait d'auberges minable en pôtes foireux, qui, sitôt qu'ils nous avaient installé avec une soupe en conserve devant la télé, allaient nous bazarder aux gendarmes du chef-lieu, et une fois sur deux on devait s'extraire à coups de flingue, ‘pas moi qui tirait, j'oubliais toujours de mettre des bouchons d'oreille et après j'avais les oreilles qui sifflaient pendant trois jours, j'étais vraiment pas fait pour le haut banditisme. -La mentalité se perd et les bonnes manières aussi ! Déploraient les corses flegmatiques tout en braquant un ‘tomoboliste afin d'embarquer tout leur monde vers des cieux plus cléments. (à suivre...)
    « Mouloud l'Afghan (suite5)280 000 + 3 »
    Partager via Gmail Delicious Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks Pin It