• La vraie soupe au mégot parisienne 2/2 par G.M.Neoletto

    Certes l'addition était modique mais cela n'excusait pas tout et surtout pas l'inexcusable : le doigt dans le bouillon. Nous  rejoignîmes nos vélos respectifs avec chacun en tête la même obsession: faire cesser ce scandale au plus tôt ! En passant devant un restaurant thaïlandais je regardais songeur et à regrets la carte des spécialités traditionnelles, je connaissais bien la Thaïlande dés que j'avais un week-end prolongé j'en profitais pour aller y passer trois semaines. Peuple admirable, parmi les premiers à avoir initié le tri sélectif, je me souviens encore d'un restaurant le Radada Patpang qui servait un délicieux Shapout Durom à base de Bergasol fermenté aux poils de foune, eh bien il y avait toujours deux poubelles à l'entrée l'une pour les déchets de cuisine et l'autre pour le plat du jour en libre service. 

    Le lendemain au bureau je me mis au travail délaissant la rédaction d'un rapport pourtant fort important que j'avais en cours sur le développement d'une pédagogie sociale contraignante à l'égard des locataires non fleurisseurs de rebords de fenêtre qui par leur indifférence voire leur hostilité à une pratique sociale pourtant gratifiante défavorisent  les insectes butineurs et participent par là-même au réchauffement climatique sus-mentionné (annexe III G). J'envisageais un barème de sanctions et d‘amendes ainsi que des stages de rééducation en milieu fermé (camps dans des deltas marécageux, Camargue par exemple) et je préconisais dans le même  temps une grande politique de  prévention des chutes de pélargoniums en pot qui avait l'année dernière occasionné une moyenne (corrigée bien entendu des variations saisonnières et des entrées maritimes) de 8.79 décès pour 100000 habitants. Peut-être même pouvait on envisager une campagne de sensibilisation et d'éducation auprès des populations de pélargoniums urbains voire des stages parachutistes.

    Je commençais par interroger différents fichiers centralisés courants  à fins de savoir si mon auvergnat y figurait :

    Le fichier des détenteurs de sacs de caisse en matière plastique,  des obèses et consommateurs de corps gras, des chasseurs de Bougrindubourg et autres espèces protégées, des délateurs assermentés de conjoint divorcé, des auteurs de conduites sociales à risques (exemple: tourner les pages d'un magazine est une conduite sociale à risques : on peut enrhumer son voisin !), des individus sujet à addiction (exemple : regarder tous les jours le feuilleton de la 3 à 20 heures est une addiction (et aussi un signe de couennerie ! note de la rédaction)) des détenteurs de poêle sans queue (milieux sado-maso), des détenteurs de queue sans poils (cabinets ministériels), aussi le fichier des non-téléspectateurs de plus de dix-huit ans ayant fait l'objet d'une non condamnation pour non consommation de ménagères de moins de trente ans dans les vingt-sept derniers mois enfin le fichier central des personnes n'émargeant à aucun fichier : FICPNAAF (elles ne sont plus que 114 actuellement sur le territoire mais sont tenues pour particulièrement dangereuses : déviance d'évitement social et sont donc particulièrement surveillées .)

    Vers dix heures du soir (la première fois que je restais aussi tard au bureau mais c'était une veille de véquinde et j'en profitais pour faire connaissance avec un monde étonnant que je ne soupçonnais même pas: le concierge sri-lankais aidé de ses nombreux cousins avec la rapidité et l'organisation d'une unité du Génie avait transformé les bureaux en atelier de chaudronnerie où un personnel nombreux et incessant s'affairait déjà à la réparation de mécaniques Toyota. Je le félicitai pour son sens de l'initiative et son esprit d'entreprise. Décidément ces non-français sont formidables !), oui je disais donc que j'avais découvert enfin quelque chose : un signalement de l'auvergnat. Fait par un agent de la circulation officiant devant l'école de ses enfants et qui avait remarqué que le cadet qui accompagnait l'aîné dans les bras de son père jusqu'à la porte du collège ne portait point de chaussettes malgré les froideurs de Novembre, le fonctionnaire de police avait suspecté de possibles maltraitances et envoyé un signalement circonstancié en trois exemplaires (trois fois le même mail au même service concerné quoi ! Oui il y a encore du travail de formation à la modernitude à faire dans la police.) Des enquêtes de voisinage et de paramétrage social avait été diligentées par les services sociaux durant 17 mois, le père fautif convoqué, son domicile perquisitionné et une réserve conséquente de chaussettes pour enfants découverte, ce qui l'innocentait en partie d'autant qu'il avait pu prouver qu'il s'était garé juste à côté de l'école. Bien heureusement le dossier du signalement n'avait point été « déconservé » car une autre conduite antisociale grave avait été relevée: il avait garé sa camionnette sur les clous. Mais là encore déception il avait réglé son amende et même fait son autocritique publique et dénoncé son beau-frère au cours d'un stage de  récupération de points.

    Je relisais l'épais dossier (14064 pages quand même !), j'avais quelque mal à me concentrer à cause du bruit et de la musique et puis la porte s'ouvrit et trois filles blondes déboulèrent dans mon bureau enroulées autour d'un type à peu prés saoul :

    -C'est bien ici la Bombita ! Dit l'une des filles en allumant une cigarette... la boîte de nuit quoi ?

    Je demeurais coi mais elle me désignait d'un doigt insistant l'enseigne lumineuse et clignotante de trois mètres de haut que le concierge venait d'installer au troisième étage.

    -Eh bien on dirait... C'est au troisième ?... c'est à la Compta... mais... mais éteignez cette cigarette il est interdit de fumer dans les bur...

    Ils étaient déjà partis et dans le même temps où ils claquaient la porte j'eus comme une illumination :

    -La route du mégot il faut couper la route du mégot !

    Je tenais mon auvergnat.  

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    J'avertis dés le lundi matin les collègues de la Brigade Antifumage à la Préfecture de police, je les mis au courant  de l'industrie coupable exercée par l'auvergnat ils firent une descente un samedi soir le restau était plein, c'était tous des clients qui attendaient leur soupe au mégot. On saisit plusieurs cartouches de Gauloises chez lui dont certaines entamées, son beau frère le dénonça ainsi que son plus jeune fils qui venait de subir un entraînement de dix jours à la lutte anti homophobique anti tabagisme anti poêles qui collent et bouchons dans l'œil à l'école Maternelle Cyril Collard de la rue Charlie Gaul.

    L'auvergnat essaya bien de négocier mais en vain. Fermé six mois, à la réouverture, à peu prés sevré, il proposa « une soupe aux bonbons mentholés à l'ancienne », mais sans grand succès il exhuma une vieille recette de « soupe au panaris mariné du commis à ma façon. » mais ce n'était plus ça, les habitués ne retrouvaient plus l'ambiance un peu clandestine et coupable  que l'on appréciait lorsque l'on venait s'encanailler ici dans le temps, quelques fois on retrouvait même dans ses préparations culinaires une patcheux anti tabac flottant sur le bouillon, bref c'était vraiment devenu n'importe quoi.

    Finalement l'auvergnat reçut le coup de grâce avec un courrier du fisc qui lui demandait le remboursement d'un trop perçu à la suite d'un trop payu :

    -Fumiers de fonctionnaires !

    Il venait de comprendre que son monde n'existait plus et se pendit au réverbère devant son restaurant avec l'un des bas de sa femme.

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    Je crois pouvoir dire aujourd'hui que cette affaire fut rondement menée et j'en aurais retiré une pleine, entière et légitime satisfaction si son dénouement heureux n'avait été quelque peu gâchée par ce qui s'ensuivit : d'abord  la découverte que je fis au cours de mon enquête en croisant, la routine, les fichiers des détenteurs de produits d'épargne indexés en roubles convertibles avec celui des inscrits maritimes du 18° arrondissement : Jean-Nick, dont la famille est d'origine bretonne, apparaissait sur les deux fichiers, poursuivant mes investigations je découvris qu'il achetait régulièrement des insignes militaires allemands du troisième Reich sur des sites  wouébes russes et les revendait avec force bénéfice à de pauvres occidentaux inconscients, je fus dans l'obligation de faire un signalement aux services concernés.

    Jean-Nick est actuellement détenu à la quatrième section, cellule   478  de la prison de Fresnes.

    J'occupe la cellule 480, juste avant d'être incarcéré, Jean-Nick avait découvert que j'étais un lecteur régulier d'Urbane Tattack et il avait fait un signalement aux services concernés (non pas les mêmes, d'autres, mais tout aussi concernés !) et je suis en attente de mon jugement, j'espère qu'ils seront assez sévères, c'est pas des trucs à faire, d'ailleurs pour m'occuper je travaille à une campagne de sensibilisation contre.

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