• JiTé (Parte tou)

    JiTé  (Parte tou)  

    Le lendemain il prit la décision d'arrêter... la cigarette.
    D'abord parce que ça ferait plaisir à... l'autre là... comment déjà ? Mais si la fille qu'il aimait ? Zé voilà ! Et puis parce que la cigarette c'était mal et le tabac une offense à notre sainte mère l'Hygiène.
    Il alla chez le pharmacien du bout de la rue des Cerisiers acheter un truc contre, il n'osait pas retourner tout de suite à l'usine.
    La pharmacie était moderne, la titulaire, quoique quinquagénaire, souriante, elle discutait avec une vieille dame finement détaillée, un vraie modèle réduit de ce qu'elle avait été, une sorte de chef d'œuvre Jivaro: jeune fille au 1/10° après la cuisson d'une vie.
    Elle habitait dans l'immeuble dont la pharmacie occupait le rez-de-chaussée et racontait les malheurs qu'elle venait de rentrer et la pharmacienne écoutait en remettant quelques fois du poivre, enfin elle vit une ouverture avec l'arrivée de JiTé et la raccompagna à la porte.
    -... et bien alors bonne journée madame Jonquet.
    Ce nom éveilla JiTé qui laissa tomber la contemplation de la gamme des vermifuges Girardin :
    -Pardonnez-moi madame vous ne connaissez pas... enfin j'ai racheté l'usine Bramaloux et votre nom... dans un registre quelqu'un de votre famille n'a-t-il pas travaillé là-bas pendant...
    -Chez Bramaloux, et comment donc, mon mari y a été employé  trente années de rang, il était chef-comptable.  
    -Pourrais-je le voir ?
    -Ah ça risque pas le bonhomme est mort en 64 il s'est pendu, le con.
    -Oh...  il s'est... pendu... je...  croyez bien que je regrette ...
    -Pas moi... la queue et le bec voilà tout ce qui l'occupait celui-là !
    Elle prenait à témoin deux sociétaires de son immeuble qui venait d'entrer dans la pharmacie.
    Elle était vulgaire et sans doute assez bête et quand JiTé lui demanda :
    -Et... depuis... je veux dire... vous ne l'avez pas revu depuis ?
    Elle ne lui répondit pas tout de suite, réfléchit un grand coup derrière les oreilles du côté du reptilien puis lâcha comme pour  susciter l'émeute:
    -Y me demande si je l'ai vu depuis ! Mais qu'est-ce c'est ce type-là qui se fout du malheur du monde!
    Elle n'aurait sans doute pas protesté aussi fort s'il l'avait tringlé direct sur la caisse et elle marchait sur lui en balançant son cabas en avant, pour blesser, la pharmacienne qui ne voulait pas s'aliéner la clientèle de son immeuble ne protestait pas et JiTé se retrouva repoussé sur la frontière puis tout à fait sur le trottoir.
    L'autre continuait de l'insulter, son visage blanc de poudre, rechampi de bleu et de rouge, articulé de haine avançait sur lui et il s'en alla à reculons jusqu'à la porte de l'usine qu'il ouvrit dans la précipitation et referma avec soulagement.
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Curieusement il n'entendit bientôt plus les insultes de la vieille femme, mais un grondement qui venait de derrière la porte en bois de l'atelier, quelqu'un lui tapa sur l'épaule, un type en blouse grise qu'il reconnut pour l'un des peintres de Jean-Cé Martignoles, il lui tendait une fiche en carton.
    -Oui, oui merci...
    Il l'empocha, comme une débutante sa première robe de bal, il craignait par dessus tout de froisser l'ouvrier.
    Il essayait de savoir si la vieille folle était toujours là mais le peintre lui désignait une pointeuse accrochée au mur, JiTé lui sourit, l'autre passa une fiche dans la machine, elle délivra un « Schdong ! » tout à fait réglementaire après quoi il planta son carton à côté d'autres dans un tableau à encoches en métal.
    JiTé avait entrouvert le portail ce dont profita un collègue du peintre. Un gros bonhomme moustachu, casquetté, essoufflé, portant musette au côté était arrivé à vélo, il sourit à JiTé le salua d'un doigt porté à la casquette descendit de sa bécane la posa contre un mur de la petite cour, enleva ses pinces à vélo puis rejoignit son collègue devant la pointeuse.
    La vieille folle était partie c'était bien tout ce qui l'occupait mais quand il se retourna il vit aussi que les peintres étaient rentrés.
    Il s'approcha de la pointeuse. Sacré JiCé Martignoles il n'avait pas perdu de temps pour organiser son chantier c'était son côté  social, ne jamais laisser traîner un ouvrier ou égarer un double-mètre, le bénéfice commençait là .
    JiTé retira la fiche de sa poche, il allait la jeter quand il vit le numéro d'ordre et en dessous son nom en caractères bâtons, sur la pointeuse aussi il figurait en bonne place, il était maintenant de l'effectif. Il n'eut pas le temps de s'interroger, son téléphone portable le sonna c'était Jicé qui le prévenait que le démarrage du chantier était reporté en début de semaine pour « cause de retard dans les dépassements  sur un autre chantier », JiTé avait poussé la porte, l'atelier était dans le même état que la veille, désert, vacant et désaffecté.
    Il retourna dans la cour, le vieux vélo était toujours là, il le veilla jusqu'au soir, assis à même les pavés, la main serrant le garde-boue jusqu'à se blesser, il sentait que quelque chose de sa vie était en train de lui échapper que son destin était la mise mais il ignorait quelle carte jouer non plus que les règles du jeu et si l'on avait le droit de s'aider des mains et quand bien même de tricher...
    Non jamais il n'aurait du signer ces papiers chez le vieux notaire.
    Voyons comment tout cela avait-il commencé ?
    Pas même en répondant à une petite annonce et en laissant faire le hasard.
    Non chez les Bécasson on vivait comme des rats toujours à l'affût d'un pot de confiture resté ouvert, d'un couvercle desserré, place de parking aussi bien qu'emploi statutaire tout leur était bon, or le cousin Jean-François après une décevante carrière sportive de branleur nautique et de navigateur épave dans les bars de Saint Pol de Léon, avait été remarqué et vigoureusement introduit par Jean-Thierry Bertaut journaliste sportif puis éphémère présentateur du journal parlé que la majorité parlementaire d'alors avait amené dans ses fourgons mais que le bon peuple avait découvert un soir avec stupéfaction bégayant à l'antenne:
    -... po-po-po-poli-ti-ti-tique ét-té-té-trangère...
    Malgré quelques lettres de soutien de téléspectateurs zen-zen-zen-thousiastes: « ... fin-fin un pré-pré-zaaaaaaaan-‘tateur qui-qui nous-nous ressemble... » après un interminable trimestre, il avait obtenu un poste de chargé de la communication puis de co-inculpé d'un secrétaire d'état camarade de régiment.
    Il était parti mais le premier Bécasson télévisuel lui était resté, il s'était incrusté, beloteur et revendicatif, se faisant élire délégué du personnel et se conduisant depuis comme un représentant aux armées, intrigant, prévaricateur et détestateur, bref un emplumé de première. Surtout il avait ouvert la porte à tous les autres Bécasson, nièces, neveux et cousins et après cinq ans il y en avaient partout même à la météo.
    JiTé lui s'était tout de suite senti une vocation sociale, pédagogue et engagé il montait tous les mardi soir sur une chaîne d'état son petit chapiteau forain, émission où il dénonçait en gros plan ce qui n'allait pas, alternant avec un savoir faire de « guépéiste » chevronné reportage consensuel sur la pêche des éponges en baie de somme et dénonciation partisane, photos de vacances et appel au lynchage.
    Un jour ces dames Bramaloux l'avaient appelé à « son bureau » pour se plaindre des agissements de l'un de leurs voisins, le chef Cabréssoles un ancien légionnaire devenu historien militaire du premier REP, propagandiste d'idées extrémistes, qui  s'exhibait mi-faune, mi-sapeur dans son jardin luxuriant les soirs de grande inspiration.
    -Vous comprenez pour nous qui avons fait la résistance c'est tellement insupportable de penser que cela puisse encore exister le... comment déjà Josette ?...
    -Les estrémisses quoi !
    JiTé les avait trouvé dignes, admirables, héroïques, encore engagées malgré leur grand âge et il avait accompli aussitôt son devoir citoyen, appelant à manifester contre, et interdire pour, pétitionnant en préfecture bref préparant les fagots, Cabréssoles, passé ci-devant au mérite, avait comparu devant un tribunal populaire de la presse parisienne puis un autre moins administratif qui au vu de ses titres militaires conclut à la préméditation et déchut le médaillé multirécidiviste de sa nationalité... soviétique ainsi que des quelques droits... de timbres qui y étaient attachés.
    N'était demeuré dans le jardin touffu, qu'une petite fille, cachée, sa nièce qu'il avait recueillie et élevée sans contraintes et que dans sa grande sagesse le tribunal sus-nommé, débusqua, confia à des éducateurs sociaux qui, par souci de resociabilisation, la mirent sur le trottoir.
    Cabréssoles qui avait décidément vocation de cocu se suicida enveloppé dans ses langes républicains, patriote au torchon et les sœurs Bramaloux purent tout à loisir acheter son pavillon et en réunissant les lots engager l'opération immobilière qu'elles avaient en tête et que Maître Jaurigué...bèrégui au meilleur de son vice mena à juste terme.
    JiTé, plein d'admiration, voulut les revoir, faire un émission sur leur vie durant « les années les plus sombres de ... » mais soudain elles changèrent de braquet, se firent modestes: cela n'intéressait plus personne et puis elles partaient en vacances, il en appela au devoir de mémoire mais décidément non elles n'étaient pas trop partantes non plus pour les devoirs de vacances, chez elles le supplément ça avait toujours été payant, et puis la mémoire à leur âge, elle était trouée comme un fromage d'alpage disaient-elles ce qui était faux car elles possédaient au contraire une mémoire circonstanciée de taulière, bref il commençait à les emmerder le fonctionnaire de la télé, alors pour s'en débarrasser, elles l'achetèrent, en toute simplicité.
    Il ne s'en rendait pas compte mais elles le traitèrent exactement comme elles auraient fait avec un officier d'armée d'occupation, n'importe laquelle, elles n'étaient pas « racisses », muni d'un bon de logement chez l'habitant, et elles avaient une expérience certaine dans le maniement du soldat.
    Alors qu'est-ce qui lui ferait plaisir au petit jeune homme ? ‘pas les spécialités qui manquaient à la carte.
    Cela n'avait pas été difficile de le savoir, il se déboutonnait facilement  et se confia à ces femmes si maternelles, peut-être même chiala-t-il sur les napperons, au grand désarroi de Josette Bramaloux, elles lui épongèrent l'âme vite fait, il cherchait un « loft »
    -Un quoi ? demanda Josette.
    -Mais si tu sais bien, un entrepôt.
    -Ah ouais comme pour les clandestins turcos de l'autre fois ? Pourquoi il veut se lancer dans la confection lui aussi ?
    -Mais non c'est pour en faire un appartement... il y aurait bien... Oui, l'usine des Cerisiers... on lui ferait bon prix.
    Une usine de cerisiers à bas prix, JiTé était partant c'était tellement romantique cela plairait à ... comment déjà ? Son inoubliable amour ? L‘autre quoi... à Zé, voilà, merci.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>Il s'agissait de prendre sur soi, ainsi que le lui avait répété Zé, avant de partir en repérages à Rungis, son projet avançait bien, il plaisait car fédérateur, toute la famille décomposée pouvait se retrouver devant de telles scènes d'égorgements et d'orgie.
    Alors un dimanche après-midi  JiTé se força à aller à l'usine des Cerisiers. Les derniers mètres furent les plus difficiles mais quand il passa les portes il  vit le vélo oublié toujours enchaîné, il y avait bien attaché une dizaine de cadenas et il sentit cette odeur d'huile de coupe et de graisse brûlée qui étaient les parfums certifiés de l'abandon, il marcha à travers l'atelier, se retrouva dans l'espèce d'appentis cathédrale où étaient resserrés dans d'innombrables casiers travaux en attente et bons de commandes oubliés, il leva les yeux vers la verrière, la danseuse cul de jatte était pendue par le cou à la charpente, elle tirait une langue violacée, énorme et spectaculaire comme une pièce de boucherie à l'étal et d'en dessous l'on voyait sa petite culotte blanche et la corolle du tutu et deux moignons sanguinolents qui gouttaient sur le nez de JiTé.
    Il cria, il gueula, il vomit, il fit des bruits qu'il n'imaginait pas avoir en magasin, protestant de la tripe, des boyaux et de la gueule, se pissant, se chiant dessus comme un condamné sur le point de mettre la tête dans la lunette et se découvrant tout comptes faits bien assez innocent et donc hors sujet, et quand il voulut fuir, il entendit un énorme éclat de rire et découvrit autour de lui tout l'effectif de l'usine réuni là, ouvriers en bleu attelés à leur travaux, contremaître en blouse grise, tous hilares, malgré le bruit des machines et enfin tombant du ciel la demi-ballerîne vint lui choir dans les bras avec une grâce de feuille morte des troupes parachutistes.
    -Excusez-le c'est encore cet imbécile de chef-comptable qui m'a tuée ! Voulez-vous me lâcher et me poser par terre maintenant grand coquin !   
    Voilà JiTé était devenu fou, il en était convaincu : abus d'opiacés ou hérédité parisienne, dans tout les cas ce qui se passait ici sous ses yeux ou dans son imagination n'était point habituel ou normal. Et puis ce qu'étaient tous ces gens, fantômes clignotants, réalistes et musettes, si peu modernes, démodés et malgré tout... oui malgré tout contemporains de lui JiTé Bécasson quatorzième du nom.
    Il ferma les yeux, il sentit qu'ils se rapprochaient, leur presse, une forte odeur et puis plus rien, quand il les réouvrit il n'y avait plus personne, l'odeur aussi avait disparu. (à suivre...)
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