• JiTé (Parte fri)

    JiTé (Parte fri)

    Le chef-comptable homicidaire à répétition? Il n'était pas loin, il le retrouva dans son bureau, il boudait le cache-col serré et le nez dans les livres de compte de la boîte de Prod' de JiTé.
    -Excusez-moi je n'ai pas pu m'en empêcher, la comptabilité, vous savez c'est un vice et à propos de vice le votre de comptable en manque un peu. Il déclare de trop, on se croirait à confesse, c'est indécent.
    -Je ne veux pas avoir d'ennuis avec le fisc.
    -Alors le meilleur moyen c'est de leur en faire un maximum. C'est quand ils trouvent plus charognes qu'eux qu'ils se découragent. Ils détestent la concurrence sans quoi ils ne se seraient pas faits fonctionnaires mais chercheurs d'or ou pêcheurs de requins.
    -Vous n'avez pas l'intention de passer à travers le mur dans l'immédiat?
    -Pas le matin, rarement le matin, pourquoi vous me demandez ça ?
    -Vous pourriez peut-être m'expliquer ?
    -La comptabilité, vous voulez apprendre, ah ça ça me fait plaisir, je savais bien que vous y viendriez, un garçon intelligent et rangé comme vous... eh bien commençons par...
    -Je me fous de la comptabilité ! Qu'est-ce que ça signifie? Cette femme pendue ?
    -Oh ça... c'est un jeu entre nous, je me suis déjà retrouvé trois fois dans la chaudière... et je me plains pas...c'est rapport au fait que ... enfin quand elle est morte en 46 c'est moi qui conduisait la bagnole, c'était ma maîtresse de l'époque, j'étais passé la chercher elle faisait dans les bobinards un numéro de danse burlesque et réaliste, c'est h'une artisse, mais elle couchait avec son partenaire pas seulement pendant le travail, un noir américain monté comme un âne, alors on s'est engueulée, elle est descendue de la voiture s'est engouffrée dans une bouche de métro, je l'ai rejointe sur le quai, et au moment où la rame arrivait, je l'ai poussée sur la voie, elle a eu les deux jambes sectionnées, je la revois encore l'imperméable ouvert, dessous elle était en tutu, elle avait pas le temps de se rhabiller entre deux passages, elle est décédée dans l'ambulance...
    -Mais je ne comprends pas comment vous vous êtes retrouvés ici ?
    -Vous voyez le grand noir là-bas qui rigole tout le temps, c'est lui son ricain, elle lui avait dit de m'attendre pour me buter dés que je rentrerai, je suis rentré que le lendemain matin vu que j'avais passé la nuit au bob histoire de me changer les idées et entre-temps ce grand con avait dessoudé monsieur Pasquelet Léon mon voisin de palier que vous apercevez là-bas... mais si le petit vieux à barbiche... lui s'il est là c'est à cause des petites filles, en 37 il en avait même enterrées deux sous la fosse à charbons ce cachottier...
    -Et alors tous ces gens sont... je veux dire ils sont comme lui... ce sont des....
    Il parlait de la foule fantôme de tout à l'heure mais quand il se retourna, il la vit, le nez contre les vitres du bureau, assemblée, patiente, paisiblement féroce comme n'importe quelle foule badaude.
    Le comptable s'approcha de la vitre, la tapota, souriant aux ouvriers comme il aurait fait devant les singes, en visitant une ménagerie.
    -Ce qu'ils sont et bien comme moi... des damnés, une bonne part des damnés du département de la Seine et Oise promotion 1837-1912. Et oui mon petit bonhomme vous avez acheté une manière de caserne avec toute la garnison qui va avec, entre nous on s'appelle le dépôt 115, ah vous avez fait une bonne affaire, elles vous ont bien eu les Bramaloux's sisters ! Oh c'est pas qu'elles y croient tellement d'ailleurs à tout ça, elles sont venus trois fois ici depuis vingt ans, on leur a fait avec les camarades un ramdam terrible, le spectacle complet, elles se tenaient en alerte mais  ça ne les impressionnait pas plus que ça, la dernière fois elles étaient avec Méstérétoth, mais si leur notaire, vous connaissez, c'est un gradé chez nous, lui qui s'occupe de plusieurs dépôts et bien il était plus effrayé qu'elles et il lui en faut à lui.
    Ouais ce sont de drôles de fumelles, femelles de quoi on sait pas dire au juste, des insectes, nuisibles et nécessaires, elles ne croient pas plus au Diable qu'au... enfin à la hiérarchie mais quand même il faut croire qu'arrivé à un certain âge, il y a  des souvenirs encombrants dont elles préfèrent se débarrasser. Alors elles vous les ont refilés simplement pour ne plus les avoir sous le nez dans les livres comptables. Ah elles ne veulent plus de nous... elles ne le savent pas ces deux salopes mais leur places sont déjà retenues ici.  
    -Mais pourquoi qu'est-ce qui s'est passé ici ?
    -Vous êtes vraiment sûr de pas préférer la comptabilité aux souvenirs ?... ça sent quand même meilleur... parfois...
    -Cela s'est déroulé pendant l'occupation c'est cela ? Cela a à voir avec la déportation des juifs n'est ce pas ?
    Il imaginait déjà l'émission qu'il allait monter pour dénoncer cette nouvelle « compromission de Vichy »... il y aurait des lycéens, beaucoup de lycéens et du... 
    -Ah non pas du tout, ça s'est passé entre chrétiens, enfin chrétiens, il y avaient aussi pas mal de cocos dans l'histoire, ‘tendez que je vous raconte :
    Les frères Bramaloux travaillaient pour les rosbifs, ils avaient montés une réseau de résistance dés 1940, Jules Piter qu'il s'appelait, voyez l'ironie, ils se prenaient jamais trop au sérieux les frangins, ils aimaient la bonne vie et la rigolade et puis c'était pas que du patriotisme, ils faisaient aussi ça pour le fric, les angliches payaient bien et avec l'imprimerie, ça ne leur avait pas été trop difficile de faire de la fausse-monnaie pour eux et payer leurs agents, ils en prenaient leur part, bref c'était une affaire qui marchait bien, on tournait que la nuit dans les caves fermées, avec une équipe réduite mais les meilleurs qui venaient de l'extérieur et repartaient avant l'embauche, le matin, malgré le ménage, les gars quelques fois se rendaient compte qu'on avait touché à leur bécane mais enfin, on a tenu comme ça pendant deux ans, jusqu'en 43. Un jour Toinard... tiens c'est çui-là, le grand con qui se marre jamais, avec les mauvais yeux et la moustache noire, le sus-dit Toinard vient voir Monsieur Raymond, l'aîné des Bramaloux et il lui met le marché en main, comme quoi il est au courant des travaux nocturnes et du réseau Jupiter et qu'il en veut sa part au nom du Parti, c'était l'époque où les cocos essayaient de rattraper le temps perdu et de faire oublier leur lune de miel avec l'occupant, alors comme il y avait déjà du monde sur le marché en gros de la résistance, ils avaient trouvé plus simple de reprendre les petite affaires de la place de Paris qui marchaient au besoin ils dénonçaient aux allemands les chefs, paraît qu'ils mettaient même un timbre pour la réponse, puis ils gardaient l'enseigne et reprenaient la gérance, ils voulaient Jules Piter, mais les frères Bramaloux il fallait se lever matin pour leur faire un deuxième trou au cul, ils s'étaient déjà gardés des gaullistes ils allaient pas se faire mettre aussi sec par les cocos.
    -Comment ont-ils réagi ?
    -Oh ils ont fait au plus simple...
    Le Chef-Comp' s'était levé il alla jusqu'à la porte :
    -Eh Toinard arrive un peu, on cause de toi.
    L'autre obtempéra, il avait sans doute fait ça toute sa vie de clébard, tirant sur sa chaîne trop courte, gueulant aux fesses du chemineau libre en se cherchant un maître cruel.
    -Raconte un peu ce qu'ils t'on fait les Bramaloux's Brothers.
    Sa moustache  tombante se redressa un peu:
    -Ils m'ont fait venir un soir ici, soi disant pour s'expliquer, et ils m'ont arrangé, c'était le Raymond qui me tenait et le Charles me saignait avec un serpette, ce que ça a été long, mais ça leur a pas suffit à ces salauds-là et sans doute même que ça les avait mis en appétit...
    Il était fier de raconter sa mise à mort tellement rutilante et grand-guignolesque, mais quand même là il eut un hoquet :
    -Ces deux ordures m'ont posé sur le plateau du massicot et ils m'ont découpé aussi sec, et encore vivant, au massicot comme on aurait coupé du pain... et puis y m'ont déposé chez Alfred Depeux mon chef de cellule... 77 morceaux dans trois gros sacs à encre en moleskine, c'est le camarade Depeux qui me l‘a raconté il est au dépôt 123 en ce moment... et le pire c'est que ce con-là pour se débarrasser de moi a rien trouvé de mieux que de faire porter la barbaque aux bonnes sœurs de l'hospice Charlebourg, moi un chef communisse boulotté par les bonnes sœurs et les petits vieux édentés de l'hospice ! Ah les charognes y me le paieront !
    -Montres-lui Toinard !
    Le Toinard baissa les bretelles de son bleu, retira son tricot, il était en effet grossièrement raccommodé, les chairs baillaient même encore un peu.
    -‘voyez que je vous mens pas !
    JiTé recula devant ce corps disjoint et pourrissant. Il se reprit quand même pour avoir la fin du feuilleton :
    -Eh alors qu'ont fait les cocos...  je veux dire les communistes?
    -Ils ont pas insisté, sans doute que le Camarade Depeux était végétarien mais les Bramaloux étaient pas sauvés pour autant, z'avaient paré le coup des cocos, écartés les gaullards de leur bizness mais y ‘z'ont sentis leur douleur because leurs légitimes, sans doute qu'ils s'étaient un peu vantés sur l'oreiller, ils avaient du leur donner la recette du connard sauce au sang et ça les avait mise en appétit les deux poufiasses ...
    -J'te remercie pour le connard...
    -Te formalise pas Toinard, on en est tous là maintenant. Et puis elles savaient y faire les deux salopes et elles avaient aucune envie d'aller prendre leur retraite à Clermond-Ferrand comme ils en rêvaient les frangins pour après la guerre et elles les ont donnés aux chleux. Comme de juste les anglais n'ont rien fait pour les sauver... ils ont été envoyés en Allemagne...
    -En Allemagne mais... mais alors ils sont ici ?
    -Ah non, pas eux.
    -Mais pourquoi ? Enfin ils n'ont pas été affectés ici ? Pourtant c'était des assassins, ils avaient commis des... des crimes et...
    -On sait pas dire vous savez ici ça marche tout pareil que la sécurité sociale s'ils vous manquent un formulaire... ils sont morts là-haut en Poméranie y me semb' dan' h'un camp de travail et nous on les a plus jamais revus...
    Il y eut un temps de silence, JiTé regardait tous ces damnés à gueule de brave bougre, lui il en aurait eu pitié, maintenant tout cela lui paraissait médiocrement normal, organisé, peut-être efficace et... il sentit la fiche de carton dans sa poche de chemise, il la sortit, la montra au chef comptable :
    -Cela veut-il dire que... que je fais partie de l'effectif moi aussi ?
    -Montrez voir... ouais, non, remarquez là, votre nom est écrit au crayon, le jour où vous le verrez inscrit à l'encre alors oui, d'ailleurs c'est moi qui suis chargé des écritures, vous avez pas oublié ? Alors ce jour-là c'est moi qui ferait votre inscription.
    -Je crois qu'on a frappé à la porte. Fit remarquer Toinard avec modestie en remontant les bretelles de sa cotte.
    La lourde porte de métal s'entrebâilla dans un grincement et la vieille folle de la pharmacie de l'autre jour qui avait poursuivi JiTé jusqu'ici, apparut, elle ne gueulait plus, elle était étrangement timide et en combinaison elle s'avançait à petits pas comme une collégienne punie vers cette assemblée d'hommes, à mesure qu'elle s'approchait l'on découvrait son visage et son maquillage défait, sa peinture fraîche avait coulé.
    -Messieurs...
    Elle les voyait, elle se tourna vers son mari, le chef-comptable qui ressemblait à son fils, ils avaient comme un air de famille inaltérable maintenant, peut-être seulement le côté médiocre.
    -Bonjour mon chéri... j'ai... morte tout à l'heure... toute seule ... dans l'appartement... on m'a dit de venir ici...
    -Ah ben ma pauvre vieille d'un peu je t'aurais pas reconnue, et comme de juste y z'ont pas voulu de toi là-haut... ah ça c'était couru avec tous les bâtards que tu t'es fait passer... sans parler de...
    -Pas devant le monde, pas devant le monde Lucien...
    -Ce monde-là tu sais y te verra à poils... et pas plus tard que tout de suite d'ailleurs !
    Le chef-comptable avait encore de la rancune ou bien ne savait-il pas pardonner, il déchira la combinaison de la vieille femme, elle criait, mais beaucoup moins fort que l'autre fois dans la rue, elle n'était plus au monde et pas à pas la foule de maudits se referma sur elle.
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>JiTé quitta l'usine avec tact, cela ressemblait un peu trop aux programmes télévisés de l'autre... comment déjà ? Son inéfragable moitié... Zé, c'est ça... quand même il avait du mal à voir son visage, trois jours qu'elle était partie et il lui fallait déjà l'imaginer, il fit un effort et se réveilla...
    Il avait bien dormi, tant qu'il en avait bavé d'aise comme un nourrisson, mais il n'était pas dans son lit mais couché sur le béton poussiéreux de l'atelier cathédrale, il y avait encore un peu de jour alentours, il avait mal à la tempe, il avait dû heurter l'un des poteaux... il avait rêvé, pas de danseuse au plafond ni d'ouvrier rapiécé.
       Il se leva, s'épousseta, passa la porte, le vieux vélo Mercier était toujours dans la cour, il referma le portail, sa voiture était au coin de la rue, en passant devant la pharmacie, il vit qu'il y avait du mouvement dans l'immeuble, un car de police était stationné devant, la pharmacienne était sur le seuil avec quelques commères, elles commentaient l'arrivée de l'étape du jour, c'était la vieille folle de l'autre jour, la veuve du chef-comptable qui était arrivée détachée, elle reposait sur une civière même pas recouverte d'une couverture, séchée, creuse comme une peau de serpent abandonnée au bord d'une route.
    JiTé sentit la fiche de carton dans la poche, il la sortit, son nom était encore inscrit au crayon, il fut rassuré.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>« ...l'émission de ce soir sera toute entière consacrée à une affaire qui s'est déroulée l'année dernière et dont vous vous souvenez sans doute, l'affaire Cabressoles du nom de la principale victime : le chef Cabressoles qui s'est suicidé après une infâme  manipulation suivie d'une campagne de presse qui ne l'était pas moins et dont la conclusion fut un jugement partial. Vous vous souvenez aussi que j'avais été l'un des artisans de tout cela et sans doute l'un des coupables de cette mort, nous allons si vous le voulez bien y revenir ce soir... »
    Zé était dans la régie et à mesure que l'enquête serrée se déroulait dénonçant les sœurs Bramaloux aussi bien que le notaire marron elle se découvrait de la fierté pour « son fiancé ».
    Jité lui aussi avait l'impression d'accomplir une manière de mission et jamais il ne s'était montré aussi professionnel jusqu'au moment où il découvrit sur l'un des bords du plateau Monsieur Jonquet, le chef-comptable qui lui souriait.
    Heureusement l'émission se terminait, il courut dans sa loge, retourna sa veste mais le carton de pointage n'y était plus, en revanche monsieur Jonquet était là.
    -Vous cherchez votre ticson, cherchez plus c'est moi qui l'ai, je vous avais dit que c'était moi qui m'occupait des inscriptions. 
    -Mais... mais je ne comprends pas j'ai été honnête, j'ai ruiné ma carrière pour dénoncer les coupables, je ne me suis pas épargné, j'ai...
    -Vous avez dit le mot: dénoncer, tant que vous marcherez à ça: la haine il ne vous arrivera rien de bon, pour vous les méchants sont devenus les gentils et vice-versa, mais les méthodes sont demeurées les mêmes, vous ne jugez même plus, vous condamnez, regardez l'autre là, votre fiancée si elle est fière de vous, elle fonctionne comme vous, et c'est pas réglementaire...  mais va vous inquiétez pas moi aussi je trouve ça grotesque et inutile surtout mais c'est ce qu'ils veulent là-haut : une vraie réforme et avec de la sincérité en plus... alors... tenez je vous rends votre fiche, la date est inscrite dessus, Printemps 2016, si je me souviens bien, vous avez encore du temps, il y a que l'affectation qui soit pas sûre mais si tout va bien vous devriez venir chez nous... alors à se revoir... me raccompagnez pas je vais un peu muser, la comptabilité c'est par où ?
    -La... cinquième étage... mais non attendez monsieur Jonquet...
    Le comptable avait disparu.
    <o:p> </o:p>*
    <o:p> </o:p>JiTé mit en vente son usine des cerisiers, le jour où les sœurs Bramaloux  y débarquèrent, elles étaient mortes quelque temps après la diffusion de l'émission, Raymonde la première, sans doute parce que pour une pute de haute tradition la réputation cela compte encore puis Josette la nuit d'après en avalant de l'eau de javel pour rejoindre sa sœur, elles arrivèrent au dépôt en se tenant par la main comme les deux sœurs irréductibles qu'elles avaient été, seules face au monde depuis l'enfance, elles furent violées 1196 jours de suite par l'effectif au complet et sous les yeux de Mesthérétoth qui fit venir des renforts d'autres dépôts, établissant une véritable noria tant le spectacle lui plaisait, il faut comprendre, il les avait connues toutes gamines.    
    <o:p> </o:p>Le 1197° jour et alors que chacun reprenait son souffle et que les deux sœurs cherchaient leur slip, il vint un promoteur, très sympathique qui fit l'affaire rapidement, monta un clapier à salariés en fausse pierre de taille véritable et vendit sur plan malfaçons et murs obliques.
    Le plus étonnant était l'assemblée générale annuelle des co-propriétaires qui tombait malheureusement le jour de la fête  de Mesthérétoth et des damnées du dépôt 115.
    Les co-propriétaires se crurent victimes d'hallucinations, cris et visions,  bacchanales et tueries se succédant entre les murs de la résidence en cette nuit anniversaire. Ils appelèrent... les journalistes, mais l'apparatchik qui avait succédé à JiTé préféra ne pas se déplacer, l'endroit avait sinistre réputation dans la profession.
    JiTé travailla quelque temps sur des chaînes du câble: Bestiality TV la chaîne de ceux qui aiment vraiment les animaux où il animait un talc-chaud avec chaque soir un animaux différent ; bête ou homme.
    Zé qui avait si bien réussi dans sa tranche horaire ingrate rêvait de Naumachies en Prâme-Taïmeux sponsorisées par Petit Navire aussi le quitta-t-elle par hygiène de carrière.
    Il passa sur Pédophilos où il faisait son émission chaque soir en direct d'une maternelle différente, il avait conservé ses grandes qualités professionnelles et éthiques, jamais il ne serait allé deux fois dans la même école, sans compter que c'était plus prudent, en province ils étaient encore tellement arriérés, il fit aussi quelques animations commerciales pour Petit-Bateau. 
    Il vieillit en même temps que les autres tenta quelques retours mais les Bécasson télévisuels avaient été supplantés par les Plombzecs une vieille famille de speakerines bretonnes qui avait retrouvé, grâce à la vitalité de la nouvelle génération et à un directeur général natif de Quimperlé, toute son influence et quelques magistratures curules dont la météo, les émissions de contrôle social de seconde partie de soirée et le patinage artistique.
    Une boîte de prod' cinghalo-maltaise qu'il ne connaissait pas lui proposa de faire une série de reportages sur des guerres locales en cours, il avait envie de changer de répertoire et il se retrouva sans même l'avoir tout à fait décidé à la frontière du Prukmenistan et du Haut-Tchatcharnik.
    La limite frontalière passait au travers d'un hyper-marché Auchiotte que les français avaient réussi à placer au dictateur-résident-samovar à vie juste avant le début du conflit si bien que quelques Prukmens tenaient encore courageusement le rayon lingerie-confection femmes tandis que la contre-offensive Tchatchark s'articulait en un mouvement tournant depuis l'espace parapharmacie jusqu'aux confins petit-déjeuner-biscottiens, c'était encore du classique, de l'artisanal, travail à l'ancienne à l'A.K 47 et couteau de chasse pour les éventrations rapprochées et les finitions.
    Le porte-parole Tchatchark qui était le seul parmi les combattants à se balader en costard trois pièces et lunettes d'écailles, il était diplômé de la Londonne Buzinesse Scoul, lança à l'adresse de l'adversaire retranché :
    -Shmout, shmout gerobachnik nicklobésonon !
    Qui voulait dire à peu prés :
    -Rendez-vous chiens prukmens, ou nous vous remettrons  sans grandes précautions dont le ventre infécond de vos ânesses de mères!
    Lyrisme paradoxal car oriental et puis il avait fait des études d'économétrie point de zoologie.   
    Ce à quoi le chef Prukmen répondit en brandissant pour seul étendard un Wonderbra crevé encore rouge du sang de... la démonstratrice:
    -Vas-te faire mettre eh connard je travaille moi !
    Il avait fait lui ses humanités à Pantin mais il était bien décidé à mettre la semelle et à n'en rien lâcher.
    Sur ce les tac-tac mêmes pas crédibles des fusils d'assaut repartirent. 
    Ce que ces humanistes ne voyaient pas et que Jité venait d'apercevoir c'était les deux mômes planqués au rayon jouets c'est à dire entre les deux lignes de feu. Sans doute deux gamins qui n'avaient pu résister à l'envie de réaliser le hold-up du siècle en mettant la main sur deux figurines articulées Baston Man. Ils les avaient encore à la main et se baissait un peu plus à chaque départ de coup, ils n'étaient pas grands, sept ou huit ans tout au plus mais maintenant tellement resserrés qu'ils ne prenaient presque plus de place sur le carrelage.
    JiTé en informa le porte-parole qui répondit qu'il saurait se montrer généreux et dédommagerait les familles.
    -Je donnerai à chacune deux milliards de Teuros.
    C'était la monnaie trans-caucasienne et cela faisait exactement 67 francs et quarante centimes, il payait tout en dollars sauf les dédommagements.
    -Il est hors question de retarder l'assaut pour deux petits voleurs.
    Je passe sur CNN chez Larry Kong dans deux heures il faut que je rentre à mon hôtel et que je me travaille à la vidéo.
    Alors Jean-Thierry Bécasson ressentit l'un de ses frissons d'absolu je m'en foutisme, mélange d'orgueil devant le destin et de puissance intime, tonitruance subite du cocu par quoi s'annonce et se révèle le coupable caractère français et dont on lui avait pourtant appris à se méfier dés sa petite enfance.
    Il se leva, dit bouleversé:
    -Tous ces gens n'en voulaient donc qu'à mes couilles ! Ah nom de Dieu de bordel de merde ! Pour la France, pour le Roy, Dieu  devant je tâche !
    Et il prit un extincteur qui lui tombait sous la main mais cela aurait pu être tout aussi bien un camion 15 tonnes ou une ombrelle fin de siècle et il chargea l'extincteur au clair.
    Il enfonça les lignes Tchatcharks et Prukmen cueillit les mômes et traversa le magasin sans même prêter d'attention à la vente flash qui se déroulait au rayon des lance-grenades.  
    Ses dernières paroles furent sur le seuil du magasin devant le parking dévasté, semé de trous d'obus et de caddys les roulettes en l'air:
    -Voyons les enfants ou est-ce que papa a garé la voiture ?
    Et il tomba de tout le poids de son existence sur le carrelage et les deux gamins en furent gênés.
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>   Il se réveilla devant le portail du dépôt 115, l'avenue des Cerisiers était déserte, mais l'usine éclairée, habitée et tournante comme au meilleur des années quarante, ce n'était pas un rêve mais une vision exacte et détaillée, bruyante même, attestée, d'ailleurs il se sentait assez bien dans cette nouvelle réalité, aussi vérifiable mais sensiblement plus commode car il pouvait faire le tour de son slip sans même faire vibrer ses bretelles de grand reporter.
    Il frappa à la porte, mais personne ne vint lui ouvrir, au loin dans la rue, il vit venir une petite troupe de mômes conduites par deux hommes et ils chantaient, en allemand, Jité se rendit compte alors qu'il comprenait l'allemand qu'il n'avait pourtant jamais appris, ils s'arrêtèrent à sa hauteur :
    -Vous tenez vraiment à rentrer là-dedans, chez ces cannibales !
    L'homme parlait parisien avec l'accent parigot :
    -Ben... ben non... mais je...
    Et il sortit le ticket de pointeuse.
    Le parisien le lui prit et le déchira :
    -Plus valable. Je suis Joseph Bramaloux et voilà mon frère Raymond, on a fait comme une sorte de pèlerinage, allez mon gars viens plutôt avec nous on a promis aux mômes de les emmener au cirque et il y en a toujours un qui fait relâche dans le coin sur les bords de Seine.    
    -Vous... vous venez de... de longtemps ?
    -De Dresde... il y avait un orphelinat... on a pas p'us tous les sauver avec le frangin... soixante ans qu'on marche mais va t'inquiètes pas on est bientôt arrivé mon petit pôte! 
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