• JiTé

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p> JiTé by H.T. Fumiganza  (part ouane)    

     

    Maître Jauriguiberiguéry reprit à JiTé son vieux stylographe à pompe, c'était un notaire de l'ancienne école, un qui ne se faisait pas prendre, il avait passé quatre-vingt dix années délictueuses depuis ses premiers vols de berlingots jusqu'à ses derniers détournements de mineures sans jamais avoir eu à subir une réprimande paternelle ou un blâme confraternel et continuait de prendre le temps, dans l'âge il semblait s'aiguiser encore.
    Et puis il avait tant aimé son siècle, ah il en avait besogné du petit épargnant et de la veuve méritante et refilé de la rente et de l'obligation d'état comme autant de véroles à tous ces braves gens. Rien ne l'inspirait mieux que l'honnête et le médiocre.
    -Maître Jo je signe pour ma sœur...
    -Ah non Ma petite Josette... Raymonde doit signer elle-même... sauf à quoi monsieur Bécasson... Jean-Thierry né le premier avril 1977 à Neuilly sur Seine Hauts de Seine serait fondé le cas échéant et il échoit plus souvent qu'on ne le voudrait... Monsieur Bécasson pourrait en prendre prétexte pour faire annuler la vente.
    Bécasson... Jean-Thierry voulut protester de sa parfaite innocuité, mais il n'était pas à son aise dans cette étude sombre, entassée et décrépite et se tut, il n'aimait point trop la promiscuité d'avec les souvenirs d'autrui, et puis tout cet âge accumulé, mis de côté, pour plus tard, pour ailleurs !
    Ah l'antique religion de la jeunesse ! Pensa maître Jauriguibériguéry. Il revoyait les petites Josette et Raymonde à dix-huit ans, émancipées, quand montées de Clermont pour entrer en maison chez madame Berthe avec toutes les recommandations nécessaires de leur tuteur et oncle, il avait rédigé, car il était joueur autant que madame Berthe était formaliste, dans les salons de l'impasse Méricourt l'acte de cession de leur fleur à un gros mandataire des Halles qui avait eu les yeux plus gros que le bas-ventre et avait du remettre à quinzaine l'inauguration de la seconde sœur, était-ce Raymonde ou Josette ? Par le jeu d'une clause subrogatoire, sa spécialité, l'abstinence forcée avait produit un gros intérêt dont les deux sœurs lui avaient été reconnaissantes, depuis elles lui étaient demeurées fidèles et elles en avaient fait du chemin ces bestiasses là !
    -Mais ce garçon est honnête et respectueux de la parole donnée, cela se voit, nous ne lui aurions pas vendu l'usine sinon... vous pensez bien maître Jo...
    Elle l'appelait le vieux basque maître Jo, par paresse pensa JiTé, au vrai elles auraient détesté ne point prononcer correctement son nom et puis ce diminutif le faisait accéder à leur familiarité.   
    Maître Jaurigué...ry en regardant les chaussures de Bécasson Jean-Thierry remarqua que selon sa table des compétences celui-là était un imbécile, mais sans solidité, des pieds d'adjudant dans des mocassins italiens.
    Un crétin des villes, grégaire et tatillon, sans instinct ni jugement. Il était jeune et la jeunesse était pour lui une vertu et l'âge une endémie, un obscurantisme contre quoi la science saurait un jour vacciner sa génération, cette génération qui était sa seule patrie, nation barbare et cannibale mais puissance débile et sans postérité, trop d'énergie sans élan et d'émotions sans sentiments. Peut-être avait-il raison de s'en méfier de l'âge, il n'en était pas et n'en serait jamais de cette intimité-là ni n'en recevrait la confidence et mourrait à trente sept ans et sept mois avec 774 compagnons d'infortune dans le naufrage de la sanisette H.M.S Mousse Loïc le Nigaudec lors d'une Guaipraïde en 2015 ou 16... un destin de voisin de palier, une vie de complément... voyons mais il lui restait... Maître Jo compta sur ses doigts :12, 13, 14 années à vivre. Diable il n'irait pas au bout de son crédit sur 15 ans et c'était lui qui l'avait recommandé à Jules Bois du Comptoir Immobilier Parisien.
    -Avez-vous pensé à prendre une garantie décès pour le remboursement de votre crédit Monsieur Bécasson?
    -Cela me semble un peu superflu maître...
    -Il est des superfluités nécessaires. Malgré tout pensez-y.
    Tant pis pour Jules Bois, il en avait vu d'autres.
    <o:p> </o:p>JiTé se laissa happer par le regard gris et baigné comme un huître du vieux maquignon et sentit un frisson lui naître entre les épaules. 
    Il n'avait qu'une envie, signer ces papiers qui le rendraient propriétaire de la petite usine d'imprimerie et de façonnage sise Avenue des Cerisiers au numéro 19, et s'en aller boire un crème à la terrasse d'un café au milieu de jeunes gens de son âge .
    Il regarda les deux vieilles femmes, elles aussi avaient passé les quatre-vingts ans, étonnant d'ailleurs le bégaiement de l'âge chez ces jumelles, peut-être avaient-elles montrées quelques différences dans leur jeune temps mais aujourd'hui elles étaient redevenues à l'identique, deux sister-ships exactement rouillés.
    Leur seule coquetterie était leur deuil tournant.   
    Les sœurs Bramaloux étaient toutes deux veuves mais pas du même bonhomme, chacune de l'un des frères Bramaloux, ils avaient disparu en même temps, et c'était déjà Maître Jo qui s'était occupé de la succession, à la satisfaction générale et pourtant l'époque ne s'y prêtait guère, à la satisfaction.
    Depuis chacune leur tour, l'une d'entre elles portait pour les deux, une semaine durant le deuil des Bramaloux Bros.
    Aujourd'hui c'était le tour de Raymonde, Josette était en coton printanier d'avant-guerre.
    L'affaire était réglée et ce fut Maître Jo... qui donna l'ordre de la retraite en reprenant ses cannes anglaises posées de chaque côté de son  imposant fauteuil de cuir crevé d'où s'échappait le crin, Josette s'empressa de l'inviter ainsi que leur vendeur :
    -Allons chez le Père Viguier pour arroser l'affaire.
    « Arroser l'affaire » elle retrouvait pour dire ça des accents parigots de tenancière modèle la chère Josette.
    *
    <o:p> </o:p>Quand ils arrivèrent devant le bougnat, Raymonde s'exclama :
    -Mais ils ont tout changé !
    -C'est le petit-fils qui a voulu faire un bar branché comme il dit. Expliqua le notaire en charge aussi des intérêts Viguier.
    C'était gris tombal et vastement moderne, sobre et vacant comme une morgue inaugurée de la veille, il traînait une cacahuète sur le comptoir, on aurait cru une dent en or et le café coûtait une heure de métallo.
    JiTé trouva l'endroit tout à fait charmant.
    -... une... deux... trois fines à l'eau... et pour vous jeune homme ?
    -Pardon ?...moi je... un Diet Coke.
    JiTé ne pouvait s'enlever de la contemplation des jambes découvertes de Josette Bramaloux, qui prenait le soleil, longues, galbées à la perfection, sans une varice, des jambes de jeune fille encore en viande.
    JiTé bandait pour une antique pute et les deux sœurs octogénaires auxquelles rien de ces choses n'échappait s'échangèrent une œillade connaisseuse, car dans leur tour de rôle celle qui n'était pas en deuil était en charge de porter haut les couleurs de leur jeunesse coupable.
    *
    <o:p> </o:p>-... quelque chose de sobre surtout... et moderne, tu vois ?
    -Gris granit et très scénique?
    -Parfait.
    C'était ce qu'il y avait de bien avec JiCé Martignoles il comprenait tout de suite ce que voulait JiTé, ils avaient les mêmes goûts, c'était l'architecte qui avait refait dans de jolis tons de gris printanier l'agence de com' du père de JiTé.
    -Et surtout tu ouvres l'espace en grand !
    -Tu me fais confiance... bon je t'envoie les peintres demain pour le gras.
    Il le raccompagna jusqu'à sa grosse bavaroise grise métallisée, le crépuscule estival retentissait de chants d'oiseaux, il referma le lourd portail en métal rouillé et entra dans l'usine éclairée.
    <o:p> </o:p>Elle n'avait pas beaucoup changé depuis les années 70, les machines Heidelberg noiraudes, les casiers, les outils, et les meubles, lampes et classeurs d'avant-guerre étaient regarnis en graisse et poussière comme des soldats au bivouac empesés de la crasse et de la fatigue de leur route mais encore sur le qui vive, tout aurait pu reprendre dans l'instant et la vie se retendre, repartir, comme elle s'était détendue, arrêtée une trentaine d'années  auparavant.
    JiTé remontait l'enfilade de bureaux vitrés pour atteindre l'interrupteur général qui se trouvait dans la pièce du fond, en passant il flânait, heureux de son acquisition malgré tout, découvrant, dans ces vitrines d'un passé quotidien, un vieux ticket de Pari Mutuel Urbain dans un sous-main, décrochant du mur une carte postale de vacances :
    « Arcachon 22 Août 1969, le retour approche alors on en profite, ici on respire le bon air de la mer et des forêts de pin, il y a plein de balades à faire et on s'en prive pas avec la 404 toute neuve, salut aux collègues restés parisiens et à bientôt. Jeanjean Teulade. »
    Il allait atteindre la pièce du fond qui était la comptabilité comme indiqué sur la porte : Gilet Chef-Comptable quand il sentit une présence, il vit la veste posée sur le dossier de la chaise et un type en gilet de laine bordeaux assis à un bureau, il avait tombé la veste et posé son écharpe à carreaux, il devait avoir dans les soixante ans, mais c'était du sexagénaire ancien modèle, très las et essoufflé et il lisait en rigolant un gros livre comptable.
    -Monsieur? Je peux vous demander ce que vous faîtes là... et d'abord comment êtes-vous entré ?
    -Entré ? Eh bien par la porte, je crois bien cette fois comme tout le monde, j'ai les clefs.
    -Vous... vous êtes un ancien de la maison Bramaloux?
    -Ah ça oui, on peut le dire, Alfred Jonquet... jusqu'en 1964, j'ai travaillé là-dedans... trente années de maison, la comptabilité ça a toujours été une passion, ah va ils ont fait des progrès, aujourd'hui c'est plus tout à fait pareil même si l'on s'y fait quand même, il faudrait que je m'y remette ...
    Ce qui lui semblait du dernier cri en matière de comptabilité Grand Tourisme était le livre-journal de 1973.
    -...bah c'est comme le vélo ça s'oublie pas. Trente années... oui vous me direz à côté de... c'est rien du tout... mais quand même.
    -Vous étiez entré très jeune ici ?
    -A vingt-deux ans, au retour de l'armée.
    Vingt-deux ans en 34, JiTé fit le calcul... Non ce type ne pouvait  avoir quatre-vingt-dix ans passés.
    -Ah te voilà toi, je te cherche depuis une heure, partout dans cette foutue taule !
    JiTé avait d'abord remarqué la voix de la personne qui venait d'entrer dans le bureau et en baissant les yeux il put observer un étonnant spectacle: une danseuse étoile en bandeau et tutu blancs monté sur un petit chariot de cul de jatte municipal, et se propulsant à l'aide de deux fers à repasser en fonte.
    Elle n'avait plus de jambes donc et son tutu ressemblait à un œillet blanc passé à la boutonnière d'un cantonnier. 
    Et ils sortirent sans même prendre la peine d'ouvrir la porte, ils passèrent très simplement à travers le mur du fond et s'éloignèrent, le vieux comptable tenant conjugalement la main de la moitié de danseuse.
    *
    <o:p> </o:p>JiTé avait quitté l'usine en emportant avec son volumineux 4X4 une partie de son portail, se promettant de ne plus jamais  remettre les pieds chez lui,  enfin « chez eux ».
    Il était pourtant amateur de films d'épouvante et de science-fiction, il se sentait moderne c'est à dire, normal, américanoïde, mais peut-être croyait-il à l'épouvante mais non aux rêves.
    Et puis tout cela était tellement... tellement « franchouillard », et Dieu sait qu'il se méfiait de sa nature coupable.
    Comme un curé rationaliste qui découvrirait que le type qui lui sert son petit noir chaque matin est bien l'archange Gabriel en personne et qu'il sait aussi bien rendre la monnaie que n'importe lequel de ses collègues garçons de café, il eut peur jusqu'au  tréfonds de l'âme, non mettons qu'il eut peur jusqu'à la semelle incluse, une vieille peur paysanne, tellurique qui lui redressa les vertèbres.
    <o:p> </o:p>-C'est toi JiTé ?
    Il mit un peu de temps à retrouver un réflexe quotidien, la voix venait de la cuisine ouverte, c'était Marie-Laurence dite Zé, « sa fiancée » qui s'affairait au comptoir et à ce moment il aurait voulu être tout à fait homosexuel, il hésitait encore il sentait que son sens du devoir autant que le souci du progrès qu'ils avaient dans la famille depuis des générations le poussait vers la pédérastie mais quand même avec les filles ça faisait moins mal.
    -Qui veux-tu que ce soit ?
    -Oh là là il est encore de mauvaise humeur le JiTé ! Allez tu vas être content je t'ai fait une tarte au citron !
    -J'espère que tu l'as bien décongelée, j'ai pas envie d'y laisser un plombage comme l'autre fois.
    Marie-Laurence dite Zé vint à lui, elle n'avait trop rien de maternelle, les cheveux plats et courts, la silhouette longue et sans reliefs remarquables ni monuments érigés, peu de points de vue étonnants ou haltes apaisantes, une campagne rase mal distribuée pour les embusqués, rien de consolant donc, sinon une autorité qui pouvait être bienveillante et grand-fraternelle. Oui quelque chose d'amicale mais encore fallait-il ne pas oublier de la décongeler tout à fait.
    Il avait lu, on lui avait répété que rien n'était plus émouvant qu'un homme qui pleure, alors il se laissait aller à l'occasion devant son chef de corps, depuis quelque temps, étaient-ce les soucis professionnels, il en avait abusé et Zé s'en était lassée de  ce grand type lourd qui se chialait dessus mais elle était ce jour-là d'une particulière bonne humeur ayant obtenu l'imprimatur d'une chaîne de télévision nationale pour la production le dimanche matin en complément du « jour du Saigneur » d'un nouveau jeu dont elle avait elle-même défini le concept: une grande arène,  du côté de Rungis, partenariat à définir, ouverte et télévisée, des spectateurs triés sur le volet et autant que possible consentants, armés de tartes à la crème lâchés au milieu de quelques fauves très exercés, elle avait mis du temps à parfaire son projet car sur le plan de « l'éthique » un problème l'avait longtemps troublé: soumettre les bêtes à un régime trop riche: chrétien plus crème au beurre était-ce éthiquement correct ?
    Son assistante avait trouvé la solution: un diététicien allégé, un traiteur aux édulcorants intenses et un psychochose breveté d'état-major seraient en charge de veiller au bien être des fauves.   
    Bref l'avenir s'annonçait radieux, au moins pour les fauves et pour elle, mais elle n'avait pas décidé si dans cet avenir-là il y aurait encore place pour JiTé. 
    Si seulement il arrêtait de renifler ce corniaud-là !
    -Mais qu'est-ce que tu racontes, j'y comprends rien à tes histoires de comptabilité !
    Il raconta mieux, il raconta tout, elle écouta à peu prés en pensant à ses futurs tarifs annonceurs et rendit son verdict sans délibéré :
    -Tu auras trop fumé de pétards, je t'ai dit que tu exagérais la semaine dernière.
    -Tu... tu crois ?
    Il n'y avait pas pensé :
    -Mais oui, mais c'est bien sûr!
    -Ben tiens c'est comme pour tout, c'est naturel mais il ne faut pas en abuser !
    Il voulut s'allumer une cigarette.
    -Ah non pas de ces saloperies! Embrasses-moi plutôt.
    Elle avait envie d'être aimée, il en profita mais quand il voulut la prendre comme un garçon elle refusa :
    -C'est bien un truc de mec ça !
    Au matin il s'endormit, il garderait toujours un regret au cœur: il ne serait jamais un enculeur. (à suivre...)
    <o:p> </o:p>
    « La question franchouillardeJiTé (Parte tou) »
    Partager via Gmail Delicious Technorati Yahoo! Google Bookmarks Blogmarks Pin It