• Hardiçon by H.T. Fumiganza


    Mon papa à moi il s'appelle Jean-Beurk Pion, il est intellectuel, intellectuel c'est comme gendarme à bicyclette mais sans les mollets ni la conscience professionnelle.Mon papa à moi il fait partie des gentils, des gens propres et ouverts, tolérants, militants, bon voisins et surtout souriants, qui sentent toujours bon les parfums de cour et les senteurs d'odalisque mais qui ont comme dit Maman une sardine qui pourrit à fond de cale.


    Ils sont sympas, ah surtout ça vachement sympas, le bon Dieu à moins que ce ne soit quelqu'un d'autre de la maison d'en face leur a fait à tous une bonne gueule de gentil mono, simple et tutoyant, et déconneur et fraternel mais quand on descend dans la cale ou qu'on se penche tout au bord de l'âme, il y a ce petit remugle, mélange d'eau de toilette et d'humaine boucane, cette odeur crapuleuse et sulfurée, cette exhalaison infiniment désagréable et contrefaite qui très vite vous indispose, c'est pour ça qu'il ne faut pas trop se pencher au dessus de l'âme de Papa, on risque trop de s'en trouver mal et pis de tomber dedans.


    Papa parle trop à la télévision, il aime bien ça la télévision, il y va comme le fondateur de la dynastie Edouard-Slurp Pion faisait retentir ses bretelles à la Chambre au moment des Inventaires ou comme son grand père notaire Charles-Burp Pion allait au bob pour se faire dégorger le petit polisson.


    Papa est célèbre, on ne sait pas trop comment ni pourquoi, moi je crois qu'il est connu parce qu'il connaît des gens connus, des gens comme lui propres, ouverts et souriants, bons voisins et surtout tolérants, des gentils monos qui s'habillent comme lui, tout en noir parce que ça amaigrit et rend à peu prés présentables les vieux cons qu'ils sont devenus, qu'ils ont toujours été même quand ils étaient jeunes et déjà souriants et déjà pas très beaux, oui même à l'époque ils ne sentaient pas bons. D'ailleurs ils ne croient pas à la beauté et pas plus à l'innocence, alors ils chient du laid mais toujours bien ensemble.


    Mon Papa écrit des livres sur tous les sujets qu'il connaît pas et il fait comme les gendarmes il se met toujours du côté des gentils, il a le flair pour ça au moins autant qu'eux, et puis il milite pour les droits de la femme et les droits de l'homme et les droits des enfants et les droits des singes Bonobo et contre le fachisme, le fachisme y a que ça qui le fâche, il est prêt à faire interdire n'importe qui pour défendre la tolérance, parce que la tolérance ça c'est admirable, pourtant il y a des gens qui se suicident par amour mais par tolérance j'en connais pas ?


    Mais c'est bien la tolérance c'est un truc convenable, surtout pas un sentiment, non juste une commodité de logeuse. 


    On peut pas dire qu'il passe à côté des gens et des sentiments, non il marche dedans et comme il dit ça lui a toujours porté bonheur.


    Depuis quelque temps il avait profité de ce que Maman était en pélerinage à Santa Parmigiano y Gratuggiato pour se montrer dans les magazines avec sa chleuzaille, un mannequin qui lui rendait bien vingt centimétres, il lui arrivait tout juste à la braguette mais  Papa il baise et il veut que ça se sache, c'est les mecs de sa génération qui ont inventé ça, avant eux les gaulois baisaient jamais paraît-il et même quand son grand-père le notaire allait au bob c'était seulement pour faire de la broderie avec ces dames.


    Sa chleuzaille elle avait tout du camarade de régiment aucun signe extérieur de féminité, boulonnée serrée et chaussait un petit 44 de campagne, sauf qu'elle avait seulement seize ans et donc leur régiment ils l'avaient sûrement pas fait ensemble. D'ailleurs Papa il l'avait pas fait son service militaire alors il racontait tout le temps comment il s'était fait dispensé en faisant croire qu'il n'était pas un type sain d'esprit et il en était très fier et ça commençait à bien faire presqu'autant que son occupation de l'Ecole Pigier en Mai 68 où il avait mis enceinte une promotions de petites provinciales montées à Paris pour faire secrétaire et qui avaient fini putes à la Madeleine ou junkie édentée sur les chemins de Katmandou.


    Il y avait qu'un autre truc qui réussissait à l'émouvoir Papa c'était quand il recevait une lettre de son copain Han-Huc-Goda qu'il avait connu lors de son voyage à Pékin pendant la Révolution Culturelle, à l'époque il était étudiant en cinéma et garde rouge et maintenant il était redevenu pauvre paysan, les chinois ils n'en voulaient plus, ils disaient que le gôchisme c'est une maladie dont on guérit pas et qui empoisonne l'eau qu'on boit et contamine l'air qu'on respire.


    Donc ce soir-là on mangeait des pop-corns en regardant  l'émission d'Hardiçon avec mes soeurs Elisabella, Maurina et Frosita pour savoir ce qu'il allait encore nous sortir Papa. Y a qu'à la télé qu'il ment pas papa et même... même ça l'inspire, on croirait qu'il est devant Dieu le Père, c'est comme ça qu'il l'imagine: une mécanique fixe et tutoyante et permanente  alors que moi je le crois plein d'égards le Bon Dieu et je pense pas qu'il ait jamais besoin de vous retourner les poches.


    Oui à la télé papa ment jamais.A côté de lui il y avait la Ministreuse à la Sexualité d'Etat qui venait d'expliquer comment elle était devenue vaginale grâce à un baudet des Vosges.


    -Maintenant la minute de vérité tu connais le principe Jean-Beurk, je te branche ce truc, je te pose la question de confiance et si tu raconte des conneries tu te prends une décharge ...aaarkkkhh...aaarkkkhh... non je rigole. Bon la question: on t'a beaucoup vu ces derniers temps dans  différents journaux pipole au bras de Titania Von Shnookle 16 ans  le top-model qui monte... elles montent toutes d'ailleurs... aaarkhll ! Enfin toutes celles que je connais.... Aaarkhlll ! Bon voilà la question: est-ce que c'est sérieux à ton âge de te bourrer comme ça de Viagra ? Alors Jean-Beurk Pion?


    -Tu sais à mon âge je la fais aussi bien jouir qu'un jeune con et sans Viagra c'est une fille très chouette, très libérée, militante et... qui a pas de frères. Maintenant si tu veux vraiment savoir la vérité eh ben je te dirai que j'ai fait la valise de chez ma femme cette après-midi pour te dire que c'est sérieux...


    Et il souriait Papa en annonçant la nouvelle. Il venait de quitter Maman et ça le faisait bien marrer, mes sœurs, elles, elles pleuraient en maudissant Papa, en crachant sur la télévision.


    Il faut dire qu'à la maison on crache beaucoup sur la télévision, je sais ça sert à rien et même ça peut être dangereux... si un voisin nous voyait il pourrait nous dénoncer aux... journalistes mais quand même il y a des fois ça fait du bien.


    Quand même quitter maman !


    Un jour papa a épousé Maman, c'était dans les années 71 et demi, à l'époque Papa était reporter à L'ORTF, reporter comme Tintin mais en moins chic et en pas gentil du tout, et puis lui son chien l'aimait pas, il l'a d'ailleurs fait piquer un peu après, pour lui éviter des souffrances parce qu'il se faisait vieux, et qu'un chien c'est du travail et que Papa est bon aussi avec les animaux, enfin au moins autant qu'avec les gens. Sans doute pour ça qu'il milite pour l'euthanasie laïque et obligatoire mais quand il a eu son cancer du testicule droit il a tout de suite moins milité et quand un gentil interne qui lui ressemblait mais en plus jeune avec le même sourire sympa que lui, quand il est venu le voir avec un papier pour qu'il signe son testament de vie, un truc vachement commode qui permettait de lui prélever tout ce qu'on voulait s'il tournait de l'œil et de lui mettre un coup de clef anglaise, le cas échéant, par souci de dignité.


    -Non mais ça va pas proposez ça à la vieillasse d'à côté mais pas à moi j'ai que 51 ans !


    L'Interne sympathique a souri encore un coup :


    -57 pas 51 ans, j'ai croisé les fichiers informatiques monsieur Pion. C'est déjà un bel âge !


    Il faut dire qu'il avait que 27 ans l'interne sympa, ça lui laissait une belle marge pour croiser les fichiers et militer contre les plus vieux que lui. Et il est reparti en patins à roulettes parce qu'il était jeune et qu'il voulait que ça se voit, remarquez qu'il est pas allé bien loin parce que Frosina, ma soeur, qui était amoureuse de Papa et qui voulait l'épouser même avec une couille en moins, lui avait saboté les attaches de ses patins et le jeune interne sympa à roulettes il est allé tutoyer direct une grande fenêtre, j'espére qu'en dévalant les sept étages il aura eu le temps de faire son testament de vie.   


    Alors donc Papa a rencontré Maman elle vivait dans un grand bidonville prés de Saint-Ouen, sur la zone, Papa il en a eu pitié, il faut croire et puis il en avait besoin pour son reportage et puis maman elle était sicilienne, elle n'avait que quinze ans et elle était très belle.


    Elle était vierge aussi mais Papa n'y croyait pas à tout ça, alors il a baisé Maman un soir dans la Renault 16 de la production et Maman elle a été enceinte mais Papa il s'en est plus occupé, il avait son film et une assistante stagiaire à monter. Papa il a toujours beaucoup aimé les stagiaires. Il leur apprend toujours plein de trucs utiles pour leur carrière.


    Mais Maman lui a écrit qu'elle était enceinte et elle a insisté, au bout d'un moment Papa a répondu qu'elle avait qu'à aller se faire cureter en Suisse et qu'il lui payait le billet.


    Alors Maman lui a répondu qu'elle lui envoyait les photos de mes oncles moustachus par retour de courrier.


    Eh ouais ça se passait comme ça à l'époque, heureusement maintenant il y a des gens modernes qui ont fait une loi moderne qui permet aux époux modernes de répudier leurs femmes trop anciennes.  


    Peut-être pour ça que Papa il est devenu « mahométan » comme dit Maman . Mais pour répudier Maman il allait avoir du boulot.


    -Tu trouves que c'est plus dégoutant de vénérer Mahomet que ta vierge immaculée aux enzymes gloutons qui lave plus blanc.


    -Ce qui est dégoutant c'est de trahir la foi de ses parents tout simplement parce qu'on a la trouille et qu'on se range du côté de celui qui gueule le plus fort. Tu veux que je te dise t'es qu'un collabo-né, t'as une âme de chèvre en chaleur et tes petits copains la même chose.


    -Ma pauvre petite fille tu n'as jamais rien compris à rien. Même la démocratie...


    -Tout ce que vous avez réussi à démocratiser c'est la connerie, la démocratisation de la connerie le voilà votre progrès social, avant les cons se cachaient ou ils essayaient de ressembler aux moins cons et même quelques fois on réussissait à les civiliser maintenant ils reçoivent une prime d'état dés qu'ils émettent.


    Papa il a été convaincu il faut croire, il s'est refait boudhique, il faut dire aussi qu'il avait pas envie de recevoir encore un coup de balai, dés qu'il écrivait un article où il insultait le pape, Maman lui cassait un balai sur la tête, c'était le tarif.


    Ils se parlaient comme ça papa et maman, fort, suffisamment forts pour s'entendre  mais maintenant c'était fini, papa était parti.



    Maman qui était dans son hôtel à Santa Parmigiano nous a téléphoné :


    -Mes enfants je reviens. Ce monsieur nous en a assez fait voir.  


    Elle avait écouté sur la télé satellitaire l'émission d'Hardiçon et le technicien était en train de changer le poste à cause du court-circuit, elle maudissait vachement bien Maman.




    Et puis Papa a eu son cancer du testicule gauche, il avait déjà fait un livre sur son testicule droit mais pour le gauche il avait plus la force, c'était dommage parce que le premier s'était vachement bien vendu, il faut dire quand il était passé à la télé et que le spikerain lui avait demandé :


    -Ce testicule c'était le vôtre ?


    Papa il avait embué ses lunettes rondes et articulé en faisant effort :


    -Oui... c'était le mien.


    On aurait dit qu'il parlait d'un bon copain défunt.


    Titania Von Shnoorkle a envoyé des chocolats belges au personnel infirmier parce qu'ils avaient bien du mérite et une courônne jetable à papa au cas où... de toutes les façons elle sortait maintenant dans tous les magazines pipole avec Jerb Troude l'acteur américain qui venait de faire un carton avec My three balls upon the fridge (en V.F : maille fri bols euponne zie fridjeu ou « Je suis't'été un estratrerrestre »)


    Ses copains ils voulaient tous le débrancher Papa, rapport à sa dignité, il se chiait largement dessus et ça sentait pas bon dans la chambre, et puis il faut dire qu'il pouvait plus tellement rendre de service et c'était le plus important dans leur amitié le côté utilitaire.


    Le plus terrible c'est quand Papa a découvert son remplaçant qui était venu le visiter :


    -C'est juste pour me rendre compte il a dit. Te déranges pas surtout !


    C'était lui aussi un ancien mao que ses copains avaient fait remonter de sa province, il était rédac'chef à Thouars-Matin, ils avaient décidé de le relancer pour pas perdre la place, qui revenait de droit aux anciens mao de Pigier, au profit des ex- trotskos de la Terrasse Martini, l'autre il était journaliste, dans les 58 ans, habillé tout en noir, souriant et sympathique et surtout tutoyant, on lui a vite fait écrire un roman et on l'a passé à la télévision chez Hardiçon, il a dit plein de fois bites et cons et il a tutoyé tout le temps tout le monde, il a expliqué comment il aimait bien se faire sucer le bout du bout  par des jeunes gens et que c'était dégueulasse de faire la guerre aux enfants, et que d'ailleurs personnellement il était contre la guerre, même s'il l'avait faite en 68 contre les S.S à pied et qu'il était prêt à reprendre le maquis contre le fâchisme, sur les veuves de guerre il a un peu patiné parce qu'il s'est pensé que veuve de guerre ça faisait réac alors il a dit qu'il était contre mais il aurait dû penser aux veuves de la guerre de Bosnie, qui elles sont sacrées, éh oui il y avait une finesse, sacré Hardiçon !


    Du côté de papa ça s'arrangeait pas, il commençait à coûter cher à la société et à lasser tout le monde, le travail de deuil était déjà bien entamé avait dit le psycho-truc de l'hôpital, il y a avait plus qu'à nettoyer éthiquement le carrelage mais papa il s'accrochait sans s'inquiéter de sa dignité et du souvenir peu recommandable qu'il laisserait. Jusque là il avait pourtant eu une existence éthiquement irréprochable, tout à fait hygiénique.


    Ils étaient là tous ces types en noir à lui tourner autour comme des mouches, sur la table de chevet il y avait depuis deux jours le cocktail lithique et ils se demandaient tous comment ça allait se passer, ils en étaient curieux et le détaillaient comme d'un gros scarabée noir sur le dos et puis...


    ... et puis Maman est arrivé avec mes tontons moustachus, elle a viré tous ces mecs-là et même le gentil interne-barman qui avait préparé le cocktail et elle a emmené Papa en pèlerinage sur le toit de la Fiat à Santo Prosciutto di Parma où il a curieusement guéri en se badigeonnant le scrotum de gras de jambon miraculeux.


    Quand même heureusement qu'il en avait que deux de balloches Papa sans quoi il aurait pas encore fini de nous emmerder.






     

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