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    25 Août

     

    Ah non décidément ce dîner officiel à l’Elysées ne s'imposait pas, il nous a fallu quitter shorts et tongs pour nous sangler interminablement dans nos atours officiels.

    Fun Froeben lui est ravi, il va pouvoir papoter avec ses collégues français même s'il les tient en piètre estîme, il ne prend pas trop au sérieux nos traditions républicaines sur ce point je suis d'accord avec lui il est toujours ridicule de devoir inventer ce que l'on n'avait qu'à recueillir, la France fut grande, sûre d'elle et pérenne sous nos rois depuis la révolution, elle s'improvise des destins successifs et le peuple français ressemble à un auto stoppeur au bord de la route le doigt ou le poing perpétuellement levés et ne sachant où il couchera à l'étape sur un galetas ou dans un lit de plûmes, le plus souvent d'ailleurs il se réveille au lendemain de quelque aventure sur la paille et dépouillé de promesses et d'espérances.    

    Pour ce jour je ne fais pas l'effort d'endosser l'unifôrme je me contenterai d'une queue de pie toute diplomatique et de quelques décorations françaises, la reine est Grand-Croix de la Légion d'Horreur je ne suis que commandeur du Mérite Agricole sans doute du fait de mon grade d'Adjudant Général du Génie Rural  et de mon travail inlassable sur mes terres de Bonpéze, l'étiquette a bon dos une fois de plus l'on me compte les honneurs, alors pour défier Fun Froeben et d'autres je n'arbore ce soir que mon "poireau" et ma Médaille de Sauvetage obtenue à dix-huit ans à Saint Kassek’h, modeste station balnéaire de la côte bretonne où je passais alors des vacances studieuses (quoique venteuses)  après avoir échoué une seconde fois (de presque peu) à mon bachot.

    J'avais été décoré en sauvant avec mon brave chien Rataplouf un magnifique Terre-Neuve de haute race, une baigneuse allemande d'une noyade inéluctable, il faut dire que j'avais transpercé son matelas gonflable alors que nous nous livrions à des débordements que seule notre jeunesse pouvait excuser et  bataillant au plus profond de son âme amoureuse j'éperonnais dans le même temps de tout mon jeune tempérament l'ustensile pneumatique qui se dégonfla très vite nous livrant à cette mer que l'on dit cruelle et qui se révéla en sus profonde car sans nous en rendre compte, trop absorbés par nos jeux, nous avions dérivé jusqu'au large et même un peu au delà.

    La pauvre Helga, elle s'appelait Helga, se raccrochait à moi et quoique puissant nageur, je me raccrochais autant à elle victîme d'une crampe d'après crampe fort mal venue, bref nous coulions ensemble dans beaucoup de cris et d'insultes mais bien heureusement le brave Rataplouf qui écoutait la radio sur la plage en sirotant un Coca, entendant nos cris ou guidé par son seul instinct sauveteur et son attachement à ma personne vint à notre secours en s'engouffrant dans les flôts et en nageant sur plus de quinze cents mètres à l'aller comme au retour, je remerciais le ciel d'avoir opté pour un Terre-Neuve plutôt qu'un Saint-Bernard quand marraine m'avait demandé de choisir entre les deux races pour mes étrennes quelques années auparavant, je ne crois pas qu'un Saint-Bernard eût montré le même atavisme nautique.

    Ramenée sur la terre ferme la donzelle pour faire bonne figure devant ses parents et expliquer ma présence à ses côtés, ou plutôt juste au dessus, me présenta en héros à la presse locale tandis que je mettais modestement en avant le fidéle et robuste Rataplouf et ensemble nous fûmes à l'honneur tous les deux et décorés en même temps sur le front des inscrits-maritîmes de Saint Kassek’h par le contre-amiral Lepontantec'h.

    Par la suite j'appris qu'il il avait fallu un certain nombre de rustines pour colmater... ma baigneuse, le matelas gonflable étant lui compté pour définitivement perdu.

     

    Mais assez parlé de mes exploits maritîmes revenons sur terre, notre bonne terre de France, nous arrivons donc dans la cour de l'Elysée, le chef du protocole nous annonce que la fanfare et le détachement militaire prévus pour nous rendre les honneurs sont en gréve, de fait nous voyons des militaires assis sur le perron et des musiciens la grosse caisse en l’air vautrés sur les graviers. J'ai honte, dans le temps le Général aurait fort aimablement fait fusiller tout ce petit monde mais la mode de la grandeur est passée dirait-on, le président français nous en administre très vite une nouvelle preuve, il n'a invité que des sportifs suédois, et des artistes norvégiens, l'on dira qu'il n'est certes pas passé loin mais quand même. Seule tête connue Charley Bédouani mon « manageure » que je m'étonne de trouver là :

    -Bah bah bah! Je suis venu respirer un peu l'air du pays et prendre des contacts pour notre petite affaire et puis je connais bien le petit, je l'ai connu tout petit... oui enfin encore plus petit que ça ... si on m'avait dit qu'il ferait un jour président celui-là...  

    -De la discrétion monsieur Bédouani, surtout de la discrétion. Nous ne nous connaissons pas.   

    Je regrette de ne pas avoir emporté d'imperméable de soirée et de lunettes noires de cérémonie.

    -Bon j'ai commandé des pizzas au caviar pour tout le monde... la pizza tout le monde aime ça! Nous annonce le Président français tandis que nous prenons place, un peu étonné, autour de la table de 150 couverts.

    De fait moins d'un quart d'heure après arrivent dans la cour du palais une noria de mobylettes et de scooters et des dizaines de livreurs de pizza entrent dans la grande salle de réception le carton à la main.

    -Quelle idée originale! S'extasie la reine très diplômate quoique tout à fait dégoutée.

    A ceux qui n'ont jamais eu devant les yeux et les narines une pizza au caviar, je préfére n'en rien dire, une telle recette ne peut germer que dans un esprit malade, c'est parait-il le plat préféré de notre hôte il la déchire à grandes dents, il s'en met partout sur son smoking de videur de boîte de nuit, sa chemise à jabôts de guitariste manouche et jusque sur l'unifôrme de notre Koonradt constellé de noyaux d’olives et qui toujours très à cheval sur le réglement se retient pour ne pas le prendre par le fond de sa culôtte et le propulser promptement sur les pelouses. 

    J'ai re-honte. Dans le temps un type comme ça aurait fait une brillante carrière dans les cuisines, à la plonge ou en julôt casse-croûte aux Batignolles mais sûrement pas dans le 8° arrondissement.

    Il vérifie longuement les notes, demande leurs papiers à quelques livreurs étrangers, en fait mettre en garde à vue une bonne dizaine. Quel vil flicaillon!

    Au dessert pour lui remettre les idées en place je fais venir Fun Froeben, il porte, un peu gêné, quelques bonnes bouteilles de mon vin de noix.

    Je suis adepte de la vieille théorie stratégique de la riposte graduée, aprés sa pizza au caviar, je saute le Chateau Bonpéze 2005 pourtant l'un des plus redoutables crus de ces dernières décennies et je passe direct au vin de noix, pas de quartiers, Dieu reconnaîtra les siens.

    On n'imagine pas ce que cela peut-être offensif le vin de noix.

    Plus encore que Chateau-Bonpéze il est l'objet de tous mes soins, mon vin de noix, c'est une vielle recette du Père Beignalous dont j'ai longuement parfait la mise au point.

    -Monsieur le président vous goûterez bien de ce vin de noix que nous élaborons sur notre bonne terre de Bonpéze.

    Il me répond qu'il ne boit jamais d'alcool pendant qu'un maître d'hôtel apporte à la Reine, dans une soucoupe, l'addition.

    L'ignoble gnôme explique à ma Poupetkë qui lui demande des explications que c'est comme ça maintenant avec les petits pays de l'Europe mais que les cafés sont pour lui.

    Je vois ma Poupetkë blanchir de colère et passer la soucoupe à cet imbécile de Fun Froeben qui met sa carte de crédit dans la soucoupe et la regarde s'éloigner avec un gros regret vers la caisse nouvellement installée en fond de salle derrière laquelle trône une grosse femme fardée et en fourrure.

    Alors la Reine ouvre l'une de mes bouteilles et remplit le verre du nabot:

    -Les ligueurs sont pour moi.

    Il est bien forcé de siffler le gobelet. 

    Après quoi nous nous levons pour la petite déclaration à la presse et à la télévision.

    Au début il tient le coup, mais très vite il tient surtout le pupitre devant lui, s'y accroche, bredouille, remercie le gouverneur de Caracas, crie "merde aux belges!", salue les pingouins libres du monde entier, décroche subitement et s'étale de tout son... court. (à suivre...)

     

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    23 Août

     

    Le temps passe, en vacances, plus vite encore qu'à l'extérieur, l'extérieur des vacances, donc l'intérieur de toute existence civile autant qu'humaine. La reine a fini par convaincre notre Klopilde d'accepter une seconde cérémonie de mariage plus protocolaire et simplement réglementaire qui se déroulera en grand apparat en Septembre en la cathédrale protestante d'Upschloüt. Jusque là leur union n'a été que modestement bénie à Las Vegas par un pasteur de rite Elvispresleyien  peintre en batîment dans le civil.

     

    Intérieurement je pense qu'il faut à ces enfants quelque chose d'un peu plus sérieux, aussi convoquai-je prestement et secrétement le Père Fulmance des Emplettes qui est en pélerinage sentimental en son village natal, et sur ses terres familiales des Emplettes-Chezlopéze, pas trop loin de Bonpéze donc afin d'organiser secrétement bien sûr une bénédiction toute apostolique et romaine Très vite mon confesseur nous rejoint et avec le Père Prosper-Théobald nous organisons la cérémonie, que nous voulons la plus discréte possible mais sans omettre bien  sûr nulle rubrique du saint sacrifice, le cher Lopeck étant polonais donc catholique accepte volontiers l'idée bien qu'il soit déjà deux fois marié:

    -Mais jamais devant prrrrêtre pas con Lopeck!

    Nous crie-t-il en inspectant le dessous de l'autel qui aurait bien besoin selon lui d'une petite révision avec remise à niveau des burettes. 

    Les préparatifs se déroulent dans la plus grande discrétion et le plus parfait anonymat chez le père Fulmance, il nous a trouvé une charmante petite église: sainte Clozette, au bord de la Gerbouille, la rivière qui sinue de village en village et passe au bord de Chateau Bonpéze, le titulaire de la chapelle, le curé des Emplettes-Chezlopéze le père Jean-Plaude Kluc, moderniste post-conç à la manière des années 70, un grand nostalgique donc du concile Voudstock II, des goûters du jeudi  et de la Piste aux étoiles, nous propose d'abord "de faire ça à la salle municipale, au moins c'est climatisé." Nous lui répondons que  la salle municipale n'a point toute la sacralité requise par la cérémonie.

    -Ouais tout ça c'est plus de notre époque, vous y croyez vous encore à ces gamineries? Le baigneur en croix, le coup de l'ascenseur et des petits pains farceurs tout ça il faut le dire ça parle plus aux jeunes. Et vous voudriez  faire ça quand ?

    -Eh bien nous avions pensé que dimanche prochain...

    -Ah non, non, pas question je travaille plus le dimanche, moi, l'église est fermée le dimanche, de toutes les façons on faisait plus un rond, même pour les quêtes j'y allais de ma poche.

    -L'on m'a dit que vous aviez des oeuvres mon père.

    -Tu peux m'appeler Jean-Plaude mon gars comme tout le monde, oui je m'occupe d'une communauté brésilienne d'anciennes miss de plage devenus prêtres transexuels de Sao-Paulo.

    -Oeuvre admirable à laquelle je serais heureux d'apporter ma contribution. Dis-je en sortant mon carnet de chéques (je suis demeuré fidéle à mon CCP d'étudiant , ainsi la Reine ne vérifie pas mes relevés de compte, elle prend leurs correspondance sur papiers chiottes recyclés trois fois et leur publicité pathétique type social-traître/ tiers-monde qui veut se monter, pour une oeuvre française d'aide aux bengladeshis dans la desh.) 

    L'accord est vite conclu, il nous laisse la disposition de la chapelle Sainte Clozette pour notre cérémonie, quelque peu clandestîne.

    En effet on l'aura compris, il me faut apporter le moins de publicité possible à cet événement pourtant si réconfortant moralement, la Reine elle-même (et je ne parle pas de la reine belle-mère!) doit ignorer tout des préparatifs et de leur sainte conclusion aussi résolus-je que la bénédiction sera donné aux premières heures du matin.

     

    Le jour dit il nous faut user de stratagêmes nombreux et adroits pour ne point éveiller l'attention de ce saligaud d'Urinald Fun Froeben toujours aux aguets et des deux reines (fille et belle-mère) consignées aux quartiers. J'ai donc organisé une partie de pêche, exercice qui comme on le sait se pratique aux aurôres,

    Nous partons donc tous au petit matin avec nos cannes à la main, Lopeck en salopette, il ne la quitte jamais, ma chère et douce Klopilde en capiteuse et spectaculaire robe blanche malgré que son capitale de pureté sinon de candeur me semble sérieusement amputée, elle cache incomplétement sa parure resplendissante sous un imperméable de même que notre cher Koonradt en grande tenue de colonel, il tient de moi ce goût pour l'uniforme.  

    Au moment où nous faisons mouvement tous ensemble et nuitamment voilà pas que la belle dôche arrive avec son épuisette:

    -Attentez-moi les envants je fiens avec vous.

    Difficile de s'en débarasser, avec le cher Uurtikrn nous l'emmenons au bord de la Gerbouille la petite rivière qui borde notre propriété de Bonpéze, nous l'installons là sur un pliant:

    -Mais où zont les z'audres?  

    -En contrebas mais vous serez mieux ici sous les saules.

    Elle prend ses aises sort deux bouteilles de Smörgg de ses pôches immenses quoiqu'en proportion de l'animal impressionnant qu'elle est.

    Nous faisons un peu de figuration avec le cher Uurtikrn, agitant nos gaules sous ses yeux pendant qu'elle commence à biberonner en attendant que nous fassions appel à ses talents de d'épuisettière.

    -Achzz il vait pon izi! Somnôle-t-elle.

    Quand elle a terminé sa deuxiéme bouteille de Smörgg, elle commence à ronfler et je fais signe à Uurtikrn que nous pouvons faire mouvement.

    Nous arrivons avec quelque retard à Sainte Clozette, les Pères Prosper-Théobald et Fulmance nous attendent, Lopeck qui a emporté sa caisse à outils est sous le grand orgue en train de réviser la soufflerie qui donne des signes d'épuisement.

    Certes tout le monde baille un peu, il est très tôt, malgré quoi la cérémonie se passe magnifiquement, ma douce Klopilde rayonne dans sa robe immaculée et Lopeck, dans sa salopette qui l'est beaucoup moins, fait malgré tout bonne figure, les "ouis" sacramentels sont prononcés sans effort et même avec un bel élan et quand nous sortons sur la parvis de Sainte Clozette le soleil nous arrive en renfort, seule  fausse nôte au même moment la belle-mère ex-régnante passe en ronflant devant nous au fil de la rivière qui coule devant l'église. Sans doute sera-telle tombée à l'eau après sa quatriéme bouteille de Smörgg. On la repêche et quoi faire d'autre? Grâce à Dieu elle n'a point trop souffert de son immersion, en vérité elle ne s'est rendue compte de rien, je la crois bien insubmersible, l'animal.   

    (à suivre...)

     

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